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Désunion européenne : où sont les intellectuels ?

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Les électeurs grecs auront donc été plus influencés par la crainte de se voir imposer la sortie du club Euro que par l’exaspération face à une austérité imposée en échange du renflouement de leurs dettes publiques. Ensemble, Nouvelle Démocratie (30 % des suffrages) et Pasok (12,5 %), avec l’aide et la médiation du petit parti de gauche Dimar (6,25 %) devraient pouvoir former une coalition majoritaire de 179 sièges sur 300 au Parlement grec . L’extrême gauche du Syriza est loin derrière, avec 26,7 % des voix et 71 % des sièges.

Une bonne nouvelle qui n’a pas suffi à rassurer les marchés sur l’avenir de la monnaie unique, comme l’ont démontré les inquiétants niveaux atteints hier par les taux d’intérêt espagnols… Pour eux, la sortie de la Grèce n’est en fait que repoussée. L’Union européenne a gagné du temps, pas la guerre.

La gestion de la crise de l’euro se traduit, d’un côté par des transferts massifs entre pays bien portants et pays mal en point, via la BCE, mais aussi et surtout par une renationalisation massive des dettes publiques : ce sont les banques italiennes qui achètent les obligations du Trésor italien, les banques françaises qui détiennent notre dette publique. idem en Espagne. L’espace financier européen est en train de se fissurer, aggravant la méfiance entre les banques.

Les marchés financiers seraient rassurés si les pays de l’Eurozone affichaient une solidarité sans faille. Mais comment demander à l’Allemagne de se porter garante des dettes des autres, si ceux-ci ne s’engagent pas à cesser de les creuser ? On ne prête pas sa carte de crédit sans avoir fixé à l’emprunteur un plafond à ses dépenses. Pas de solidarité sans responsabilité.

L’intellectuel allemand Jan-Werner Müller faisait remarquer récemment l’étrange silence des intellectuels devant le retour des nationalismes agressifs en Europe. Les intellectuels du Sud ont été incapables de contester la rhétorique simpliste d’une presse grecque qui compare la chancelière allemande à Hitler et la mise sous tutelle du pays à l’Occupation. Et l’on n’entend guère leurs confrères allemands lorsque pleuvent les attaques populistes de la presse d’outre-Rhin contre ces « feignants du Sud qui vivent à nos crochets ». Face à la montée des revendications identitaires, où sont les Julien Benda d’aujourd’hui, pour rappeler la prééminence des valeurs universelles sur les intérêts égoïstes ?

L’UE apparaît aujourd’hui incapable d’assurer la sécurité de l’emploi et le maintien du niveau de vie. Pour les peuples, la tentation est forte de se retourner vers l’Etat-nation. A son gouvernement, parce qu’il est à portée de main et de bulletin de vote, on peut réclamer protection , fût-ce au prix de l’isolement. Alors que Bruxelles paraît lointaine, bureaucratique, irresponsable.

Mais la vocation des intellectuels aurait dû être de donner sens à l’aventure commune – qui reste exaltante. De renforcer le sentiment d’appartenance à une civilisation européenne commune . A la fin des années 80, un grand nombre d’intellectuels se sont attachés à dégager les traits de la culture européenne – d’Edgar Morin à Castoriadis en passant par Claudio Magris, Bronislaw Geremek, Gyorgy Konrad ou Jorge Semprun. Ce projet-là semble à présent endormi.

A défaut d’inspirer l’enthousiasme – on ne tombe pas amoureux d’une Commission européenne – l’Union semble avoir renoncé à entretenir un réel sentiment d’appartenance, une « loyauté », comme on dit en anglais.

De même que les historiens, philologues et poètes romantiques ont contribué à rassembler les nations européennes autour de leur Etat, aujourd’hui, les grands esprits d’une Europe qui n’en a jamais manqué doivent-ils travailler à l’édification du peuple européen par la création d’un « grand récit européen » ? Jan-Werner Müller n’en est pas persuadé, qui préfèrerait un travail de clarification et d’explication de ce que représente cet « objet politique non identifié », qu’est l’Union européenne.

Pourquoi ne pas commencer par envoyer un délégué unique au G 20 ? Cela obligerait au moins nos gouvernements à se mettre d’accord sur la nature du message de l’Europe au reste du monde ?

On trouve le texte de Jan-Werner Müller sur le site Eurozine .

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