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Deux Nobels, alors quel déclin ?

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Le déclin. Quel déclin ? Le pays tout entier semble gagné par la délectation morose qui fait le succès du livre d’Eric Zemmour. Les ventes du « Suicide Français » ont, en effet, dépassé la semaine dernière, celles de Merci pour ce moment - quoique son auteur soit nettement moins photogénique que l’ex-« première girl-friend », mais davantage présent sur les plateaux de télévision. Zemmour y détaille les étapes de la descente de la France aux enfers, année après année, comme on décrirait les étages successifs parcourus par un ascenseur dans une tour complètement délabrée à la base, mais dotée de jardins suspendus au sommet. Ce succès, qui déplaît, fait écho à celui de Thilo Sarrazin, dont le livre « L’Allemagne disparaît » s’était vendu, outre-Rhin, à deux millions d’exemplaires .

Les Français, comme les Allemands, adorent s’auto-flageller et vanter leurs prouesses des années 60, pour mieux leur opposer la médiocrité où ils se croient tombés. Je signale qu’un tel phénomène culturel est inconnu en Grande-Bretagne , un pays qui croit en ses chances et ne nourrit pas de nostalgie impériale.

C’est dans ce contexte maussade que la France se voit décerner, coup sur coup, le Prix Nobel de littérature et celui d’économie. Patrick Modiano, Jean Tirole . Voilà donc couronnés la petite phrase mélancolique du rêveur des vieux annuaires et le co-fondateur de la Toulouse School of Economics. La nostalgie et la régulation. Nous ne serions donc pas si mauvais, après tout ? Et le premier ministre de tweeter derechef « Une pied de nez au French bashing ».

Fort opportunément, le magazine Challenges consacre son numéro de cette semaine aux économistes français les plus influents dans le monde (paru jeudi dernier). En couverture, nos quatre stars : Duflo, Piketty, Blanchard … et Tirole. Bien vu, Challenges ! Et, surprise, parmi les 25 jeunes destinés à briller dans un avenir proche, selon le FMI, figurent 7 Français. 7 sur 25 ! Esther Duflo et Emmanuel Fahri en 4° et 5° positions, Xavier Gabaix 9°, Thomas Philippon, Thomas Piketty, Hélène Rey et Emmanuel Saez, respectivement 18°, 19°, 20° et 21°. Seul détail troublant, sur ces 7 éminents économistes, un seul, Thomas Piketty, est resté enseigner à Paris . Les 6 autres sont professeurs dans des universités américaines, ou à la London School of Economics. « On ne peut pas se satisfaire du fait que les meilleurs chercheurs français et européens s’exilent si souvent aux Etats-Unis », commente Thomas Piketty, interviewé par Challenges.

Alors oui, les Français ont du talent, ce talent est parfois reconnu hors de nos frontières et c’est une très bonne nouvelle. On a trop souvent l’impression d’étouffer dans ce pays, menacé de provincialisation culturelle. Mais le revers de cette médaille, c’est primo que notre système de formation continue à privilégier la sélection d’une minuscule élite de surdoués – au détriment du plus grand nombre. Secundo, que cette élite, ne trouvant pas à s’exprimer dans l’Hexagone, s’en va mettre ses talents au service de nos amis et concurrents anglo-saxons , qui savent mieux l’attirer et la récompenser.

Tertio, que ce Prix Nobel est l’arbre qui cache la forêt de notre inculture. Malgré cette poignée de stars internationales – Blanchard, DDuflo, Tirole, Aghion, la discipline économique est si mal connue dans notre pays de manière générale que toute sorte d’idéologues mabouls et de politiciens populistes peuvent impunément raconter d’énormes sottises en étant célébrés comme des gourous – y compris par les médias qui pensent…

Mais vous me direz qu’au moins Patrick Modiano nous a épargnés d’accepter un poste de creative writing dans je ne sais quelle université du Massachussetts.

Question : tout le monde tire vers soi notre Prix Nobel, ce grand timide. Les uns, ayant entendu dire qu’il avait travaillé sur la régulation des économies de réseau, en déduisent qu’il est de ceux qui veulent mettre au pas le grand capital. Les autres, l’ayant entendu critiquer les rigidités de notre marché du travail, le tiennent au contraire pour un libéral bon teint… A quelle école peut-on rattacher Jean Tirole ?

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