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Don Quichotte, hier et aujourd'hui

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Au XIX° siècle, Littré donnait du « don-quichottisme », la définition suivante : Folie du Don Quichotte, habitude ou manie de soutenir, à tort et à travers, quelquefois même par les armes, la justice, la vertu, les bonnes moeurs, etc.

Et il donnait pour illustrer sa définition, la citation suivante « S'adresser à l'amant [pour sauver la vertu de la femme] avait un caractère de don-quichottisme par trop ridicule », tirée de l’œuvre d’un certain Charles de Bernard, intitulée "Un acte de vertu et la peine du Talion".

On le voit : l’austère positiviste n’éprouve aucune sympathie pour le chevalier à la triste figure. Homme de science (Littré a fait, entre autres, des études de médecine), il ne veut voir en lui qu’un vertueux maladroit, un extravagant, incapable de proportionner sa cause à la médiocrité de ses moyens. Un idéaliste condamné à l’impuissance . Que s’est-il passé pour que Don Quichotte devienne, pour nous, une figure positive ? Que des écrivains, des artistes, des associations s’en réclament ?

Je n’ai pas la prétention de donner en trois minutes une sociologie de la lecture du chef d’œuvre de Cervantès à travers les siècles. Il existe là-dessus plusieurs gros traités et des centaines d’articles savants, en bien des langues l’auditeur, à peine réveillé, me remerciera, ne les ayant pas lus, de les lui épargner. Je renvoie le curieux à l’ouvrage de Jean Canavaggio Don Quichotte. Du livre au mythe. Quatre siècles d’errance, qui est là-dessus complet et définitif.

Les contemporains lisaient, paraît-il, Don Quichotte, au premier degré : une parodie pleine d’humour des romans de chevalerie - qui étaient au siècle d’or espagnol, ce que sont les séries policières américaines à notre culture contemporaine : un genre archi-codé, aux personnages caricaturaux, une série de variations sur un registre narratif limité. Mais le projet de Cervantès ne se limitait certainement pas à vouloir faire éclater des baudruches, à opposer un gros rire vengeur aux prétentions éthérées des faiseurs de son temps.

Dès le XVIII° siècle, se fit le jour le soupçon que Don Quichotte comportait des sens cachés . Son œuvre est tout entière portée par une réflexion sur les rapports entre la réalité et la fiction, la vraie vie et la littérature. Et elle débouche sur une sagesse, le desengaño baroque, la révélation que ce monde n’est qu’illusion : l’idéal fantasmatique et la réalité prosaïque sont renvoyés dos à dos..

Mais c’est au tournant des XVIII° et XIX° siècles qu’Anglais et Allemands contribuèrent, chacun dans leur coin d’Europe, à développer chez Don Quichotte, des aspects qu’on n’avait pas vus et qui restent d’actualité.

Fielding et Sterne adaptent Quichotte au climat anglais. Tristam Shandy de Sterne, avec sa technique des digressions, qui font progresser son roman par arabesques, ne cache pas ce qu’il doit à Cervantès. Quant aux frères Schlegel , qui l’ont traduit, ils ont en quelque sorte convertis Do Quichotte au romantisme allemand. Voilà l’anti-héros cervantesque métamorphosé en « messager d’idéal » son ironie est reconvertie en « Witz » germanique, dans laquelle Friedrich Schlegel perçoit comme « force primitive qui laisse transparaître la nature archaïque, où la naïve profondeur du poète ». Contrairement à ce qu’on entend, ces jours-ci, je ne suis pas sur que ce Don Quichotte romantique, héros grandi par son idéal, qui se heurte à une monde trop petit pour lui, soit encore notre contemporain.

Claudio Magris a résumé notre histoire, celle de la 2° moitié du XX° siècle, par deux mots : ‘Utopie et désenchantement ’. Nous serions passés en cinquante ans de la croyance aux lendemains qui chantent à la désillusion nous nous protégerions de la perte des espérances par une ironie mélancolique. Don Quichotte est notre homme.

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