LE DIRECT

EDF face à l'Etat naufrageur

4 min
À retrouver dans l'émission

L'Etat-stratège des Trente Glorieuses est devenu un pilote aveugle et sourd durant nos Quarante Piteuses.

L’Etat colbertiste a permis de redresser l’économie française durant les trente années glorieuses qui ont suivi la fin de la guerre. Il y eut à cette époque lointaine et bénie quelque chose qui s’appelait un modèle énergétique français. Avec un Etat stratège : c’est de ses bureaux que partirent les grandes décisions d’investissement. En 1945, il crée nos « champions nationaux » EDF, GDF et Charbonnages de France ; c’est aussi l’année de la création du Commissariat à l’énergie nucléaire, sous l’impulsion de Maurice Schumann. Seul, l’Etat était en mesure de consentir les investissements nécessaires à la création des grands barrages hydroélectriques et des centrales nucléaires. Etat régulateur : il fixe les prix. Etat social : les entreprises nationales donnent le la en matière d’avancées sociales.

Aujourd’hui, où en est-on ? Areva, ci-devant champion du nucléaire national, est au bord de la faillite, avec un passif de l’ordre de 10 milliards d’euros. Engie (ex-GDF-Suez), dont l’Etat reste propriétaire pour un tiers du capital, bousculé par la chute des prix du pétrole et du gaz, prévoit de céder pour 15 à 20 milliards d’euros d’actifs en 2016-2018. Quant à la situation d’Edf, dont l’Etat détient 85 %, elle est pratiquement désespérée. Résumons-la.

Afin de prolonger la vie des centrales nucléaires, qui assurent 77 % de notre production d’électricité, il faut procéder à un grand carénage des centrales existantes. Facture : 55 milliards. Projet Cigéo d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure (dans la Meuse). Facture : 25 milliards selon Ségolène Royal. Participation au renflouement d’Areva : 2 milliards et demi. Coût de la fermeture définitive de la centrale de Fessenheim, promise par François Hollande aux Verts : 8 milliards. La goutte d’eau qui fait déborder le vase pèse 24 milliards et demi et s’appelle Hickley Point. Il s’agit d’un projet de centrale nucléaire de nouvelle génération, EPR, commandé par les Britanniques qui n’ont aucune intention de renoncer au nucléaire. Certes, le projet est partagé à 2/3 avec un groupe chinois, CGN. Mais l’incertitude qui entoure ce méga-projet est tel qu’elle a provoqué la démission du directeur financier d’EDF, Thomas Piquemal.

L’Etat actionnaire a annoncé qu’il renonçait à percevoir ses dividendes en 2016 et 2017 et se contentera d’actions – dont la cote s’effondre. Il abondera le capital d’EDF de 3 milliards et cherche un investisseur privé assez audacieux pour contribuer à hauteur d’un milliard.

Bref, l’Etat stratège d’autrefois est devenu « un Etat naufrageur » et « prédateur », comme l’écrit Nicolas Baverez. Naufrageur, parce qu’il a commis des erreurs de pilotage désastreuses, en particulier en n’anticipant aucune des conséquences de la politique énergétique européenne – qu’il contribue à définir lui-même à Bruxelles. Par démagogie, il a imposé à EDF des prix insuffisants et des effectifs gonflés. Naufrageur aussi, par sa dépendance envers les majorités politiques du moment, l’état des rapports entre socialistes et écologistes, notamment. EDF est aujourd’hui dans l’attente de la prochaine PPE (Programmation pluriannuelle de l’énergie). Dans les faits, toutes les décisions stratégiques devront attendre les élections de l’an prochain…

Prédateur – et c’est encore plus grave – parce qu’après avoir ponctionné les champions nationaux rentables, il se sert à présent des grandes entreprises publiques pour dissimuler une partie de ses propres dettes. C’est le cas à EDF, mais cela vaut aussi pour la SNCF, dont l’endettement va atteindre les 59 milliards en 2025.

Comme l’écrit Baverez, « La classe politique ayant ruiné l’Etat, qui a vu disparaître sa capacité d’investissement civil en raison de l’explosion des charges de la fonction publique et des transferts sociaux, instrumentalise les entreprises publiques pour les transformer en caisses de démembrement de la dette publique. »

Il faudrait être bien naïf pour penser que cette accumulation de dettes cachées sous le tapis à coups de CADES et de défausse sur les entreprises nationales sera payée un jour. Elle est devenue astronomique. Notre Etat est menacé de faillite. Le prochain quinquennat devrait se poser très vite la question d’une restructuration de la dette française.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......