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Effondrement des prix du pétrole, causes et conséquences

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Il y a cinq ans, on parlait beaucoup d’un groupe d’experts, géologues et anciens ingénieurs ayant travaillé pour l’industrie pétrolière, l’ASPO. Pour Association for the Study of Peak Oil. Ces savants indépendants cherchaient à fixer avec précision l’année où le « plateau pétrolier mondial » laisserait place aux débuts de la pénurie. Le moment précis où la production pétrolière, après s’être stabilisée, commencerait à s’effondrer.

Leur calcul était simple et bien résumé par Serge Enderlin, dans un livre intitulé L’après-pétrole a commencé et publié il y a seulement 5 ans : « le pétrole, c’est bien connu, ne repousse pas. Autant dire qu’il faudra, à l’avenir, partager des quantités de liquides toujours plus réduites, entre une foule d’assoiffés toujours plus nombreux ». Colin Campbell, le fondateur de l’ASPO, avait fixé, dans un premier temps, le peak oil à 2007. Après avoir revu tous ses calculs, il l’établit à 2010. A partir du peak-oil, les réserves allaient commencer à s’épuiser et les prix grimper de sommets en sommets, jusqu’à ce que l’or noir devienne si cher que l’humanité y renonce enfin tout à fait. Alors, les énergies renouvelables, même les moins rentables, deviendraient enfin désirables... Tel était le scénario. Et de fait, les prix ont bondi, passant de 32 dollars le baril en 2002 à 108 en 2013.

Oui, mais aujourd’hui, ils s’effondrent. Le prix du brut a baissé de 49 % entre la fin juin et la mi-décembre décembre, cette année, glissant au-dessous des 60 $ le baril. Ce qui prouve que le peak-oil n’est pas pour tout de suite. Ses théoriciens avaient oublié un facteur : non seulement, on découvre de nouvelles ressources, comme l’off-shore du Golfe du Mexique, mais de nouvelles techniques d’extraction permettent d’exploiter des ressources jusqu’alors inutilisables, telles que les gaz et pétroles de schistes , aux Etats-Unis, les sables bitumineux, au Canada.

Cela ne veut pas dire que les réserves sont inépuisables mais que nous disposons de plus de temps que prévu pour développer les recherches en matière d’énergies alternatives aux hydrocarbures

A condition, prévient Ana Palacio sur Project Syndicate, d’arrêter les proclamations vertueuses qui ne sauraient être suivies d’effets, telles que celles dont l’Union européenne se gargarise. L’ancienne ministre espagnole juge que l’objectif 20/20/20 en 2020 de l’Union européenne (20 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre, 20 % d’énergies renouvelables et 20 % d’efficacité énergétique) relève de « l’incantation » . Elle appelle les Européens à prendre plutôt conscience de des gigantesques besoins de financement à réaliser à brefs délais dans les infrastructures d’approvisionnement énergétique s’ils veulent continuer à produire et à se chauffer dans la décennie 2020.

Sur le site du think tank britannique Chatham House, un spécialiste connu du marché pétrolier, le professeur Paul Stevens explique les causes de cette baisse spectaculaire des prix du pétrole. C’est l’OPEP qui en est responsable. Malgré la saturation du marché, elle a décidé, lors de sa réunion de novembre dernier, de maintenir son rythme de production, afin de rendre non compétitifs les pétroles et gaz de schistes américains et d’en décourager l’exploitation. Ils font deux erreurs, selon Paul Stevens.

Une erreur sur les causes : l’effondrement actuel des prix du pétrole est la conséquence de leur envolée précédente : en passant de 32 à 108 dollars le baril, entre 2002 et 2013, le prix du pétrole a ralenti la croissance mondiale et provoqué une baisse de la demande. Une erreur sur les conséquences. Certes, le seuil de rentabilité des pétroles de schistes se situe aux alentours de 60 à 80 dollars le baril. Et nous sommes en-dessous. Mais de même que l’OPEP n’est pas parvenue à dissuader Norvégiens et Britanniques d’exploiter le pétrole off-shore de la Mer du Nord, de même l’OPEP n’empêchera pas les Américains de continuer à exploiter leurs ressources non conventionnelles . La seule chose qui pourrait pousser les opérateurs à cesser leurs exploitation, ce serait des prix de vente inférieurs à leurs coûts variables (le shut-in price et non le break even price ). Et celui-ci est évalué, par Paul Stevens, à 40 $ le baril.

Dans un article sur l’impact géopolitique des prix bas du pétrole, Martin Feldstein de Harvard, estime que cette baisse des prix est bonne pour le consommateur américain et va permettre aussi de relancer la demande en Europe et aussi en Asie, forte consommatrice d’hydrocarbures. Les producteurs du Golfe ne souffrent pas vraiment de cette baisse des cours : leurs coûts d’extraction sont faibles et surtout, ils ont accumulé – et réinvesti – d’énormes réserves de devises. Les grands perdants seront le Venezuela, l’Iran et surtout la Russie . Trois pays où le pouvoir dépend dramatiquement de la capacité de l’élite dirigeante à redistribuer à la population une partie de la rente pétrolière. Et Feldstein de se demander si dans ces trois pays, des gouvernements hostiles aux Etats-Unis pourront se maintenir au pouvoir. A se demander si Obama n’aurait pas pris, chez Poutine, des leçons de guerre des hydrocarbures ?

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