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Elie Halévy, précurseur du concept de totalitarisme

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Les Oeuvres complètes d'Elie Halévy, le chaînon manquant entre Tocqueville et Aron, sont en cours de publication. Bonne nouvelle !

Elie Halévy est, selon Nicolas Baverez, le chaînon manquant entre les deux grands penseurs du libéralisme français – Alexis de Tocqueville et Raymond Aron.

En fait, c’est de sa rencontre avec Elie Halévy qu’Aron datait sa rupture avec le socialisme de sa jeunesse. Ils se sont connus au Centre de documentation sociale de l’Ecole normale supérieure en 1936. Et c’est dans le manoir-phalanstère de la famille Halévy, à Sucy-en-Brie, qu’Aron a fait la connaissance, en juin 1937, de Carlo Rosselli. Rosselli avait fondé, à Paris, un mouvement de résistance antifasciste, Giutizia e Liberta. Les frères Rosselli, témoins directs de la dictature mussolinienne, en avaient tiré la leçon que le socialisme ne devait pas céder à la tentation de l’autoritarisme ; qu’il devait renouer avec le libéralisme. D'où son idée d'un Socialisme libéral.

Quelques jours après cette rencontre, à Bagnoles-de-l’Orme, Carlo et Nello Rosselli étaient assassinés par des hommes de la Cagoule, une organisation d’extrême droite française, armée par Mussolini. Alberto Moravia, cousin des Rosselli, en tirera un roman, Le conformiste. Vous vous souvenez peut-être du film adapté par Bertolucci en 1970, avec Trintignant dans le rôle du tueur.

Elie Halévy, pour revenir à lui, était l’héritier d’une famille d’artistes et d’intellectuels : le grand-père, Fromental Halévy, fut l’un des compositeurs d’opéras vedettes du Second Empire, son père, Ludovic, académicien, est le librettiste de Carmen ; son frère, Daniel Halévy, fut l’une des grandes figures de la droite littéraire de la première moitié du XX° siècle. Et Pierre Joxe est son petit-fils.

Elie Halévy a été l’un des grands profs de Sciences Po, où il enseigna pendant presque 40 ans. Politiquement, il se définissait ainsi : « Je n’étais pas socialiste, j’étais libéral. J’étais libéral en ce sens que j’étais anticlérical, républicain, disons d’un seul mot qui était alors lourd de sens : un dreyfusard. » Dans la revue Commentaire qui vient de paraître, Nicolas Baverez nous annonce une bonne nouvelle : une édition des Œuvres complètes d’Elie Halévy est en cours. Elle comportera une réédition augmentée et critique d’un des textes fondateurs d’Elie Halévy : L’ère des tyrannies, qui paraîtra à la fin de ce mois.

Fondamental parce que ce livre est organisé autour d’une conférence prononcée en 1936 devant la Société française de philosophie, conférence qui est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire des idées politiques.

Pourquoi ? Parce qu’Elie Halévy est sans doute l’un des tout premiers penseurs à distinguer ce qu’avaient en commun les régimes totalitaires – bolchevisme, fascisme et nazisme. 25 ans avant Hannah Arendt.

D’abord, les totalitarismes ont la même origine morale : ce sont les héritiers de la césure historique introduite dans la civilisation européenne par la guerre de 14. C’est d’elle que datent l’étatisation de l’économie, la mobilisation, par les Etats belligérants, de tous les moyens de production et de distribution ; mais aussi « l’étatisation de la pensée », à travers « l’organisation de l’enthousiasme ».  Bref, l’appareil de propagande est mis au service des causes choisies par le pouvoir politique.

En outre, l’état d’esprit belliqueux ne s’est pas apaisé après la guerre. Comme le montrait François Furet, un autre héritier d’Elie Halévy, les mouvements totalitaires, formés par des anciens combattants, conservaient de leur expérience des tranchées, l’habitude de l’obéissance jusqu’au sacrifice. Les partis totalitaires sont des partis de guerre civile. A leurs yeux, l’adversaire n’est pas un concurrent, c’est un nuisible à détruire.

C’est pourquoi ils prolongent, en temps de paix, et au nom d’idéaux révolutionnaires, les habitudes spartiates du temps de guerre. « On demande à l’individu de savoir souffrir pour faire de grandes choses au service de l’Etat ». (p. 227) Le communisme de guerre débouche, paradoxalement pour un mouvement qui se voulait internationaliste, sur « une sorte de patriotisme ». tandis que le fascisme emprunte au socialisme, dont il provient, le contrôle par l’Etat de l’économie.

Bref, Halévy, qui enseignait l’histoire du socialisme européen à Sciences Po, fut l’un des tout premiers à concevoir la nouveauté radicale que constituaient les tyrannies modernes. Et à mettre en garde les démocraties libérales pour leur faiblesse en face de régimes voués à la guerre, tant à la guerre nationale qu’à la guerre de classe. L’avenir, hélas, lui donna raison.

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