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Enki Bilal, de l'autre côté du Mur

4 min
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Je le confesse d’emblée : ma passion pour l’œuvre et la personnalité d’Enki Bilal est très ancienne.

Je l’ai vu se dégager de l’influence de Moebius, encore très perceptible dans « la ville qui n’existait pas » (de 1977). Je l’ai vu atteindre son régime de croisière avec « les phalanges de l’ordre noir » (1979) et surtout « Partie de chasse » (1983), qui le consacre, lui et le scénariste Pierre Christin, comme les champions toute catégorie de la bande dessinée historique.

Parce que l’esprit d’une époque y est condensé, réinterprété dans un style – qui en dit la vérité. Il ne s’agit pas seulement de la reconstitution historique, qui est à la portée de n’importe qui possédant une bonne documentation. Non, je veux parler de cette manière spécifiquement bilalienne de montrer les traces du passé dans le présent – ces visages à-demi fossilisés, la cicatrice des vieilles trahisons, la dévastation des âmes.

Bilal nous apportait la laideur si particulière qui était la marque du monde de l’autre côté de l’Europe faite de béton décrépit, de coulées de rouille, ce côté mastoc et menaçant, cette architecture inspirée du bunker et du conglomérat industriel, bref cette brutalisation du décor qui fut l’esthétique du socialisme de caserne – la « civilisation soviétique »…

Pas étonnant qu’à cette époque, l’œuvre d’Enki Bilal tourne autour du Mur. Elle est hantée par le totalitarisme, par les menaces de guerre – guerre froide, guerre des étoiles de Reagan, tentation de la fuite en avant nucléaire, prêtée à ces vieux dirigeants soviétiques – fossilisés justement – qui sentent leur pouvoir se fissurer. Lors d’une exposition organisée au Palais de Tokyo, en 1988, autour de l’œuvre d’Enki Bilal, on pouvait voir, reconstituée grandeur nature, la fameuse image du missile enfoncé dans le Mur, symbole des hantises de l’époque.

Dans La Foire aux immortels , où le génie de Bilal éclate, l’obsession du minéral prend une dimension métaphysique, avec le personnage du dieu Horus. La dimension « visionnaire » du créateur prend le dessus sur l’obsession de l’histoire et se développera tout au long de cette trilogie énigmatique, consacrée au personnage de Nikopol. Les vieilles images inspirées du réalisme socialiste, se mêlent à des anticipations torturées l’humain rejoint l’animal, le minéral, dans des alliages hallucinés, qui provoquent une impression de malaise.

Mais les amateurs de bande dessinée ont vite compris que les ressources du 9° art étaient trop limitées pour lui. Qu’il était trop à l’étroit dans les limites d’une planche, d’un scénario. Qu’il débordait le genre science fiction du côté de la métaphysique. Il lui a fallu le cinéma, la danse, l’illustration, la peinture. Le message est trop complexe, le personnage, surabondant.

Aujourd’hui, comme pas mal d’auteurs de bandes dessinées passé à l’illustration, il est devenu peintre à part entière. Sa cote explose . Et voilà que le directeur du Louvre, Henri Loyrette, a l’excellente idée de lui confier une intervention de son choix au musée du Louvre.

Le résultat, une série de fantômes restitués à une demi-vie, est un succès. Des vies imaginées qui croisent le destin des œuvres et les éclairent d’une lumière étrange. C’est un parti pris très intéressant par le recours à la fiction historique, ces œuvres acquièrent de nouvelles dimensions. Contrairement à la démarche de tant d’artistes contemporains, il ne s’agit ni de se moquer de ce qui les dépasse, sur le mode nihiliste, ni de se servir d’elles pour se faire valoir eux-mêmes, en se hissant sur les épaules de ces géants, mais de leur ajouter une nouvelle dimension et donc de les respecter.

En tous cas, à travers l’invitation faite à Enki Bilal, sans doute le meilleur dessinateur de sa génération, c’est tout un art, celui de la bande dessinée, qui se trouve enfin consacré .

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