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Erdogan obtient un droit de censure sur les médias européens

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Une première : un tribunal allemand va juger un comique télévisuel pour diffamation envers le chef d'Etat d'un régime autoritaire.

Ainsi, la chancelière allemande autorise la justice de son pays à poursuivre un humoriste télévisuel pour crime de lèse-majesté. Le président turc Erdogan, dont le sens de l’humour et l’attachement à la liberté de la presse sont bien connus dans son pays – il détenait récemment le record du monde des journalistes emprisonnés – s’arroge un droit de censure sur une télévision européenne. C’est une première.

Le comique télévisuel Jan Böhmermann sera traduit devant les tribunaux allemands au titre d’un article du Code pénal allemand, l’article 103, qui aurait été adopté au XIX° siècle. En chanson, dans son émission nocturne, Neo Magazin Royale, sur la chaîne publique ARD, il avait tenté d’expliquer au président turc la différence qui existe dans un Etat de droit, entre satire et diffamation. Malgré l’opposition de ses alliés du SPD, la chancelière, à qui revenait d’accepter ou de refuser l’ouverture des poursuites, a cédé à son puissant collègue d’Ankara.

Berlin, totalement dépassée par la crise des migrants, a désespérément besoin de la Turquie pour ralentir les départs qui s’effectuent depuis ses côtes et avec sa participation. Mais au point de mettre le doigt dans un engrenage qui peut nous amener à sacrifier notre liberté d’expression ? Erdogan a déjà exigé et obtenu une rançon de 6 milliards d’euros, la suppression du visa pour ses citoyens désireux de se rendre en Europe, la relance des négociations d’adhésion, alors que son pays s’éloigne chaque jour un peu plus des normes européennes. Il lui faut à présent un droit de regard sur la manière dont nos comiques parlent de sa mégalomanie, de la féroce répression des Kurdes, de l’islamisation qu’il impose à la Turquie de Kemal Ataturk. Car c’est bien de cela qu’il est question, avec l’affaire Böhmermann.

L’Europe est-elle tombée si bas ? Après un tel précédent, que devrons-nous céder à un Vladimir Poutine, autrement plus menaçant et si habile à jouer nos petits Etats désarmés les uns contre les autres ?

Du coup, on s’interroge sur la vraie nature d’Angela Merkel. Est-elle une politicienne « post-moderne », dépourvue de toute attache idéologique, capable de changer de politique, au gré des mouvements d’opinion, comme le prétend Wolfgang Streeck dans la London Review of Books ?

N’avait-elle pas prôné le nucléaire, durant sa campagne électorale de 2009, pour y renoncer deux ans plus tard, en vue d’une possible alliance électorale avec les Verts. En 2010, elle déclarait : « la démarche multiculturelle a échoué absolument ». En 2015, elle décide l’ouverture des frontières aux migrants. Suite aux agressions de Cologne, elle fait brusquement machine arrière et s’en va négocier à Ankara un système d’échange : migrants économiques contre authentiques réfugiés syriens. Bref, elle essaie de sous-traiter le filtrage de l’immigration en Europe à la Turquie.

Du coup, nombreux sont les commentateurs européens à prétendre que la chancelière sacrifie les intérêts européens aux fluctuations de sa politique intérieure. Tel n’est pas l’avis d’Elie Cohen. Sur le site Telos, cet économiste écrit : « l’unilatéralisme allemand est le mieux partagé en Europe. » Si Angela Merkel donne l’impression de se passer dorénavant de l’opinion des Français, c’est parce que notre pays a perdu beaucoup de son poids en Europe. Du fait de la médiocrité de nos résultats économiques et de notre incapacité à respecter les règles communes. Si les « solutions allemandes s’imposent », suggère Elie Cohen, c’est que personne ne paraît en mesure d’en proposer d’autres.

Et ce n’est pas parce que Merkel est une « chancelière de fer » qu’elle pousse les pays du Sud à assainir leurs finances, mais bien parce que nombre d’entre eux frôlent l’insolvabilité. Cette situation contraint en outre la BCE à une politique de taux zéro qui menace les retraités allemands, en ruinant les épargnants de toute l’Europe.

La fronde de l’opinion publique contre Mario Draghi, outre-Rhin déborde largement les électeurs de l’Alternative pour l’Allemagne. D’ores et déjà, la CSU exige que le prochain président de la BCE soit un Allemand. Les politiques monétaires non conventionnelles – dont l’efficacité demeure sujette à interrogation – n’en ont plus pour longtemps. Et la gestion de la dette va redevenir une question brûlante pour notre pays, dont l’Etat a accumulé une dette équivalent à une année entière de production nationale.

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