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Face au fanatisme, Kant ou Montaigne ?

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Nous sommes tous kantiens, aujourd’hui, n’est-ce pas ? Grâce à Alain Renaut, Luc Ferry (et André Comte-Sponville ?) qui ont beaucoup fait pour le retour en grâce du philosophe de Königsberg.

On ne donnait pourtant pas cher de sa peau, pourtant, au tournant des XIX° et XX° siècles ! Pour Nietzsche, la moralité est bonne pour le troupeau . L’individu authentiquement autonome fixe ses propres règles et ce n’est certainement pas la loi morale qui est au fond de son cœur…

Après la guerre de 14/18, Max Weber constatait l’inexorable déclin de la loi naturelle et des valeurs universelles objectives. On était bien plutôt dans l’ère du « polythéisme des valeurs » et même de la « guerre des dieux » que dans la recherche de normes universelles, fondées sur une raison que nous aurions tous en partage…

Kant
Kant Crédits : Emmanuel Kant - Radio France

Ce come-back de Kant n’est pas le premier dans notre histoire intellectuelle nationale et ces « retours à Kant » correspondent à des moments particuliers de cette histoire. Nous en avons déjà connu un, aux lendemains de notre défaite de 1870, sous le patronage de Charles Renouvier . Parallèlement à la redécouverte de Kant en Allemagne, qu’on date de la leçon inaugurale d’Eduard Zeller à Heidelberg en 1862 et que prolongera surtout l’œuvre de Hermann Cohen, notre III° République a fait de Kant son penseur officiel. Non pas dans la version abâtardie qu’en avait donnée Victor Cousin, avec son « spiritualisme » bricolé pour demeurer compatible avec le christianisme mais un criticisme renouvelé.

Ce qui a provoqué ce regain kantien, c’est l’usage fait par certains Prussiens, vainqueurs, de Hegel . Celui-ci était identifié au culte de la force et du destin. Son fatalisme historique paraissait légitimer la violence et la guerre nier la liberté individuelle. Ainsi, la République obsédée par la revanche, faisait-elle sien le penseur des Lumières allemandes…

Curieux, qu’on n’ait pas plutôt élu Montaigne. Un « vrai Français », celui-là, qui nous enseignait une sagesse relativiste. Nos idées, nos croyances et nos lois relèvent, disait-il, de la coutume. Il faut, bien sûr, les respecter, afin d’avoir la paix. Mais ne pas les absolutiser. Il écrivait à l’époque de la découverte des Amériques et pensait que les mœurs des Indiens étaient au moins aussi respectables que les nôtres . Et en pleine guerre de religions, alors que tout un tas de fanatiques étaient prêts à égorger leur voisin, coupable de ne pas adorer Dieu dans les formes prescrites ou de refuser de se soumettre à ceux qui prétendaient commander en son nom.

C’est dans les époques troublées, par exemple au sortir des guerres de religion des XVI° et XVII° siècles, ou des grandes guerres idéologiques du XX°, que l’Europe épuisée et meurtrie, part à la recherche de valeurs universelles , ou au moins acceptables par tous. Cela donne le rationalisme classique des XVII° et XVIII° siècles sa recherche de normes qui s’imposeraient par leur évidence et fondées en raison.

Plus près de nous, au lendemain de la 2° guerre mondiale, voyez comme la « loi naturelle » fit l’objet d’un retour en grâce très inattendu, avec Leo Strauss aux manettes. Lui aussi part en guerre contre l’historicisme hégélien et, de manière générale contre toute « philosophie de l’histoire », postulant que cette dernière ait un sens , une direction. Contre le relativisme aussi : « Si nos principes n’ont d’autre fondement que notre préférence aveugle, rien n’est défendu de ce que l’audace de l’homme le poussera à faire. L’abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme. » Ou encore : « si tout est relatif, le cannibalisme n’est qu’une affaire de goût personnel. »

Il y a du Kant aussi chez les pères fondateurs du projet d’intégration européenne. Jean-Marc Ferry est aujourd’hui, avec Habermas, l’un des principaux représentants de ce kantisme d’Union européenne.

Nous sommes tous kantiens, donc. Pourtant, il semble qu’un autre come-back, celui de Montaigne, dans les publications récentes, témoigne d’une lassitude envers l’idéalisme et d’une revanche relativiste. Vous remarquerez, Guillaume, que comme par hasard, les thuriféraires de Montaigne sont souvent des critiques de l’intégration européenne , voyez Pierre Manent. Il y aurait ainsi des moments-Montaigne, comme il y a des moments-Kant. A vérifier.

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