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Face au vent violent de l'histoire qui accélère

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« Celui qui est en retard sur l’histoire est puni par la vie . » C’est ce que disait Mikhaïl Gorbatchev , dernier premier secrétaire du parti communiste de l’URSS, en octobre 1989, à son homologue est-allemand, Erich Honecker. Gorbatchev chevauchait le tigre de la perestroïka. Honecker, muré dans ses certitudes, imaginait qu’il aurait suffi de se débarrasser du réformateur soviétique pour que tout redevienne comme avant. Il a été balayé. Quelques semaines plus tard, le mur de Berlin tombait. Et la RDA finissait aux poubelles de l’histoire…

Sur quel pied allons-nous danser, l’an prochain ? Je ne me risquerais pas à jouer les devins, comme tant de commentateurs l’ont déjà fait. Mais une chose est certaine : nous sommes à nouveau engagés dans une phase où l’histoire a le pied sur l’accélérateur .

Lucien Febvre ouvrait le numéro historique des Annales du premier semestre 1946, par un éditorial demeuré célèbre et titré : « Face au vent ». Il y évoquait l’Europe en ruines. « Ruiné ? » interrogeait-il, « Il y a bien autre choses que les ruines, et plus grave : cette prodigieuse accélération de la vitesse qui, téléscopant les continents, abolissant les océans, supprimant les déserts, met en brusque contact des groupes humains chargés d’électricité contraires – et les plus fondés, jusqu’à ce jour, à « conserver leurs distances », au moral comme au physique : contact brusque, court-circuit… »

La différence avec 1946, c’est que les groupes humains en question ne se contentent pas d’entrer en contact à distance ils se déplacent en masse les uns chez les autres.

Au Moyen-Orient, où les Printemps arabes ont échoué aussi pitoyablement que les tentatives américaines d’importer la démocratie sous les bombes, le cyclone de la guerre civile syrienne emporte, un par un, les pays voisins. La Libye est le dernier en date. Comment s’étonner que les peuples cherchent à fuir l’enfer ?

Plus d’un million de migrants ont déjà trouvé refuge en Allemagne, cette année. 160 000 en Suède , un pays de 10 millions d’habitants. Combien l’année prochaine ? Les systèmes de protection sociale de ces pays, fondés sur un fort sentiment de solidarité et d’homogénéité nationale, y résisteront-ils ? Même si la France ne fait pas partie des destinations préférées des migrants, la question se posera chez nous, dans la mesure où l’Etat-providence fait déjà eau de toute part : il est financé en partie à crédit. Comme tant d’autres choses.

migrations
migrations Crédits : Migrations - Radio France

La baisse des prix du pétrole est une bénédiction pour nos économies : elle a libéré du pouvoir d’achat dont nous, Français, n’aurons guère profité. Le revenu disponible médian a reculé de près de 1 % cette année . Dans le même temps, les consommateurs ont dû tirer sur leurs Livrets A pour tenter de maintenir leur niveau de vie. Mais cette baisse providentielle du pétrole est-elle durable ?

Quelles seront les conséquences pour la Chine et le reste du monde de la fin d’un modèle basé sur le rattrapage en vitesse turbo ? L’Empire du Milieu subira-t-il, comme la Russie de Poutine, la tentation de la fuite en avant militaire ?

Les classes politiques, dans un grand nombre de pays démocratiques, sont confrontées à un désenchantement et à des frustrations qui alimentent les mouvements populistes . Comment notre système politique, déjà menacé par des ennemis extérieurs, qui entendent propager jusque chez nous la guerre civile, pourront-ils se réinventer, afin d’y faire face ?

Enfin, le plus grave, sans doute, la dégradation physique de notre planète , de l’air aux océans et aux fleuves, pose des problèmes dramatiques, que les politiques nationales ne sauraient résoudre. Chacun attend d’abord que le voisin s’en charge et paye, puisqu’il est aussi un concurrent….

On le voit, nos médiocres petits « grands débats » de l’heure – dont certains sont de simples dérivatifs tactiques, nos proclamations morales déconnectées de toute réalité politique effective,nos vieux clivages idéologiques dépassés pèsent de peu de poids face au souffle de l’histoire. Comme en 1946, un « grand vent » s’apprête à balayer des idées périmées et avec elles, ceux qui s’y raccrochent, comme on s’accroche à des branches mortes.

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