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Famille : s'adapter jusqu'à disparaître ?

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« Bien sûr, nous avions d’innombrables questions sur ce que nous venions d’entendre. Mais avant d’y répondre, mon père éteignait la petite lampe de lecture. Pendant des années, ces heures d’explication, dans la pénombre, m’ont permis d’éprouver ce que signifie « se sentir à la maison » . (p. 63,64)

Dans « Pas moi », sous-titré « Souvenirs d’une jeunesse allemande antinazie », le grand historien allemand Joachim Fest racontait comment son père avait décidé de faire de sa demeure un lieu de résistance familiale à l’endoctrinement nazi . Leur propagande ne franchira pas le seuil de ma maison, avait-il averti ses enfants. Ce bourgeois, catholique et prussien, membre du Zentrum, que le nouveau régime avait démis de ses fonctions de directeur d’école, avait pris pour devise une citation latine tirée de l’Evangile selon Mathieu, « Etiam si omnes, ego non ! » Même si tous les autres, moi, c’est non… Il réunissait ses cinq enfants durant toute la guerre pour délivrer, dans le cadre du foyer, une espèce d’antidote au message des médias sous contrôle du régime . « Des lèvres closes symbolisaient l’attitude à l’égard du pouvoir. Nous ne devions jamais oublié que ce qui se disait chez nous n’était destiné à aucune oreille. » (73)

Trente ans plus tard, le sociologue américain Philip Slater, dans un livre qui devait connaître un très grand succès aux Etats-Unis dans les années 70, The Pursuit of Loneliness, se livrait à une charge véhémente contre le mode de vie des familles mononucléaires des classes moyennes américaines, réfugiées dans les suburbs ». Artificiellement protégés de la brutalité des rapports sociaux qui dominaient de plus en plus le monde du travail, couvés par leurs parents, nourris des fantasmes de l’auto-suffisance familiale, les enfants élevés dans ces familles mononucléaires seraient marqués pour la vie par une insuffisance affective , qu’ils compensaient par les drogues.

A la suite de son livre, toute sorte de théoriciens de ces folles années 70 dressèrent un réquisitoire véhément contre la famille. Après avoir été le refuge des gens décents face à la montée des idéologies féroces, elle se voyait accablée de tous les maux par les théoriciens de l’anti-psychiatrie…. David Cooper proclamait la « Mort de la famille » dans un autre best-seller, en 1975. On lui opposa alors les « styles de vie alternatifs ». Le mythe des « communautés fit rêver.

Dans son essai de 1990 intitulé La famille, la théologienne France Quéré, qui a représenté les protestants au comité consultatif national d’éthique expliquait pourquoi la famille, malgré tant de critiques, demeurait l’une des institutions les plus pérennes de notre société.

La famille est d’abord, disait-elle, un système topologique. Elle attribue à chacun de ses membres une place, elle définit des positions, elle les distribue selon un ordre . Dans le monde du « capitalisme liquide » que décrivent des gens Zygmunt Bauman, elle demeure l’une des rares structures à résister à l’accélération des changements, à l’exigence contemporaine de mobilité, d’adaptation. Face à une culture qui exalte l’autonomie de l’individu, qui recommande « les engagements qui n’engagent à rien », la famille paraît une anomalie. Et c’est justement pour ça qu’elle tient bon.

La famille permet ensuite de situer nos souvenirs. Elle fournit à ses membres, comme l’avait bien vu Maurice Halbwachs, les repères d’une mémoire collective : avec ton mauvais caractère, tu me rappelles l’oncle Maurice. Quand les Allemands sont entrés dans Paris, ton grand-père a dit… La famille nous préexiste elle nous rappelle que nous nous inscrivons dans un lignage, dans une tradition et que notre vie aura un terme, comme celle de ces ancêtres dont nous commémorons le souvenir lors de cérémonies familiales.

Enfin, la famille transmet des valeurs, elle nous indique que nous ne sommes pas l’œuvre de notre propre volonté , ni que nous n’arrivons dans un monde qui commencerait avec nous.

La famille a déjà connu plusieurs assauts, bien résumés par Christopher Lasch, dans son livre « Un refuge dans ce monde impitoyable. Mais elle a tellement bien résisté qu’elle est devenue, semble-t-il, un idéal universel.

Sa plasticité l’a servie . Elle a évolué, s’adaptant au recul du mariage et à la montée des divorces. La question qui nous est posée, à présent, c’est de savoir jusqu’à quel point elle peut être réaménagée sans changer de nature . Famille monoparentale, famille recomposée, pluriparentalité, famille sans père ni mère, mais comportant deux parents « symboliquement asexués », et pourquoi pas famille comportant plus de deux parents , comme le propose le Rapport présenté au Parlement européen par l’eurodéputée Ulrike Lunacek… Mais parle-t-on encore de famille, ou sommes-nous en train de basculer dans la déconstruction de cette institution résistante ?

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