LE DIRECT

Fausses promesses à Florange

4 min
À retrouver dans l'émission

Il y a la logique de l’économie et puis il y a les réalités humaines.

La logique de l’économie est d’une froide rationalité . Elle nous dit que la production d’acier en Europe est en surcapacité : 25% de l’acier produit dans le monde au cours des quatre années écoulées n’a pas trouvé preneur. Et que l’effondrement des ventes de voitures – l’un de ses principaux débouchés – ne va pas arranger les choses. La logique économique fait observer que ce n’est pas le fait du hasard ou de la mauvaise volonté des gouvernements s’il ne reste que sept hauts fourneaux en France trois à Dunkerque, deux à Fos, deux à Florange et qu’ils n’emploient que quelques milliers de salariés.

Dans les années 60, en effet, la sidérurgie offrait des emplois à quelques 150 000 personnes. Mais, à partir de la crise dite « du pétrole », au milieu des années 70, l’économie s’est progressivement mondialisée. On a constaté que le charbon venu de Pologne ou même de la lointaine Australie, coûtait moins cher que celui extrait de nos mines du Nord-Pas-de-Calais. Les Charbonnages de France, eux aussi, avaient pourtant une belle histoire. Après la guerre, c’était même le premier employeur industriel de France, avec 360 000 salariés en 1947. Mais en 2004, lorsque la dernière mine, à Creutzwald, en Moselle, a fermé, la tonne de charbon australien coûtait 40 Euros (transport compris), contre 150, pour le nôtre…

C’est la gauche qui a écopé du « sale boulot » : fermer la plupart des mines encore en activité dans les années 80. Aujourd’hui, le charbon, comme le minerai de fer, est importé. C’est pourquoi les hauts fourneaux rentables sont ceux qui sont situés « sur l’eau » comme on dit : à proximité immédiate des ports de Dunkerque et de Fos.

L’agonie de la sidérurgie lorraine a commencé il y a longtemps. Certes, les élus locaux ont bataillé ferme pour défendre des sites de production, qui ont fini malgré tout par fermer. Comme l’explique Eric Le Boucher, sur Slate, non seulement « ces politiques défensives ont eu un coût financier considérable », mais « la lutte pour l’acier a été perdante » les élus locaux auraient mieux fait de batailler pour diversifier davantage leur économie. Elie Cohen a très bien expliqué, dans un article publié sur Telos, pourquoi la nationalisation, politiquement tentante, était techniquement impraticable : « mission impossible ». Et, comme l’explique Lakshmi Mittal lui-même dans Le Figaro Eco, « la réalité est qu’il n’y a pas eu d’acheteur pour les hauts fourneaux de Florange ».

Jacques Attali écrit sur son blog : « Le pouvoir politique ne peut pas maintenir des emplois dépassés, ni des usines non rentables. Il peut, par contre, aider à protéger le niveau de vie des familles perdant ainsi leurs revenus, en finançant des formations, des reconversions, de la recherche, des entreprises nouvelles. »

En effet. Car à côté de ces réalités économiques, il y a des réalités humaines . Ces hommes, ces derniers Mohicans des hauts-fourneaux lorrains, ressemblent aux « gueules noires » des années 80, dont on fermait les mines. Ces mines avaient été leur enfer, mais elles faisaient aussi leur fierté. Ces réalités humaines, elles ont des incarnations. Dans les années 80, ce fut Jacques Chérèque , avec sa moustache gauloise et son empathie virile et coléreuse, nommé préfet délégué pour le redéploiement industriel en Lorraine. Une des têtes de la CFDT de l’époque – son fils, François, sera secrétaire général de la centrale – mais qui dira : « il faut retirer les hauts fourneaux de la tête des sidérurgistes lorrains », et qui se battra pour attirer de nouvelles industries sur place. Et qui y parviendra.

Aujourd’hui, c’est le visage de Edouard Martin, un autre cédétiste , qui, sur place, à Florange, devant des hauts fourneaux éteints depuis des mois, et face aux caméras de télévision, interpelle le premier ministre, le visage blême, les traits tirés. Les 629 de Florange se sentent trahis. Sans doute eût-il mieux valu ne pas laisser croire que la volonté politique pouvait avoir raison de la froide logique de l’économie. Mais la France perd en ce moment 50 000 emplois par trimestre. A Florange, il n’y aura que des départs en retraite. Les sidérurgistes ne sont pas les plus à plaindre. Mais ils sont le visage d’une classe ouvrière exaspérée, déçue par la gauche de gouvernement, et à laquelle il est urgent de rendre des raisons d’espérer.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......