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Fiction anglo-saxonne écrite en français

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Il y a cinquante ans, c’étaient les Américains qui n’avaient d’yeux que pour Sartre et Camus mais dans les milieux cultivés, on lisait aussi nos Simone de Beauvoir, Joseph Kessel, Louis Aragon et même Françoise Sagan. Depuis une trentaine d’années, nous lisons de plus en plus de romans américains et les nôtres ont pratiquement cessé de s’exporter.

Mais aussi, me direz-vous : quel écrivain français contemporain a la carrure d’un Jim Harrison ? Le lyrisme déjanté d’un Cormac McCarthy ? Le réalisme microscopique et humaniste d’un Raymond Carver ? Quel romancier français aura décrit l’histoire intime de sa génération, avec le talent d’un Jay McInerney ? Connaissez-vous un roman français du XXI° siècle, proposant un tableau moral et sociologique de la France contemporaine de l’envergure de Freedom de Jonathan Franzen ? Où sont nos Saul Bellow ? Nos Richard Ford ? Nos Joseph Roth ? Nos Toni Morrison ?

Comme aux temps lointains où Richard Anthony adaptait Paul Anka et Johnny Hallyday faisait traduire Elvis Presley, nous avons à présent des doublures nationales des gloires mondiales américaines : Frédéric Beigbeider est ainsi devenu la version française de Bret Easton Ellis.

Parce que nous ne faisons pas le poids, certains romanciers se sont mis à l’école de la fiction anglo-saxonne. Vous n’êtes pas le seul, Joël Dicker a écrire une histoire qui a pour cadre les Etats-Unis. Marc Dugain est coutumier du fait et Maylis de Kérangal a magistralement réussi son histoire californienne, « Naissance d’un pont », pour prendre ces deux exemples. Mais c’était encore un roman français situé aux Etats-Unis. Votre roman à vous, «La vérité sur l’Affaire Harry Quebert », se présente comme une fiction anglo-saxonne écrite directement en français. On cherche mention d’un traducteur.

Une jeune fille, Nola Kellergan, a été tuée durant l’été 1975 dans un bled du New Hampshire. On découvre son corps, en 2008 dans le jardin d’un célèbre écrivain-professeur, Harry Quebert, donc, qui se trouve avoir vécu avec Nola, un amour interdit – elle n’avait que quinze ans. Son disciple et ami, le héros-narrateur se lance dans une enquête qui fait émerger de ce passé lointain toute sorte de turpitudes. La petite Nola posait nue pour l’homme de main d’un milliardaire pervers elle faisait des fellations au chef de la police locale, elle avait disparu une semaine entière, dans un hôtel de Martha’s Vineyard avec son grand écrivain, sans que le pasteur, son père ne s’avise de prévenir les autorités.

Le roman suit le déroulé d’une enquête de roman policier classique des années 40 : on est plus près de Chandler que de Goodis. De temps à autres, des menaces adressées à l’enquêteur viennent confirmer le lecteur dans l’idée qu’il y a un secret caché. Des strates successives de vérité sont découvertes une à une, chaque peau d’oignon venant contredire ce qu’on croyait savoir. Stratégie narrative qui est celle des séries télé .

Mais ce sont les personnages qui ont fini par m’intriguer. Ils sont trop caricaturaux tellement inspirés par la bande dessinée ou le cinéma noir qu’on en vient à soupçonner l’auteur d’être un petit malin qui nous la joue second degré . Parce qu’enfin, Nola Kellergan, c’est Laura Palmer. Le corps découvert, avec un manuscrit dans son sac, c’est une affaire classée de Cold Case. Et si on avait affaire à un roman entièrement écrit entre guillemets ? A une parodie de série télé. Ainsi s’expliquerait l’absence de crédibilité de cette histoire de romancier à qui un éditeur offre un million de dollars pour une méchant bout de prose qu’on aurait passé au rewriting chez Détective ces clichés de fille aux seins marqués de coups ce grand écrivain et professeur de littérature, manifestement emprunté au Humbert Humbert de Nabokov, ces silhouettes surlignées. Votre Amérique, c’est celle des planches de Loustal et Paringaux, dans Métal Hurlant des années 80.

Je confesse avoir décroché à la page 356. De même que je ne sais toujours pas qui a tué Laura Palmer, de même je mourrai sans savoir qui a tué Nola Kellergan . Mais vous, il paraît que vous êtes bien parti pour le Prix Goncourt. Je ne savais ces austères membres du plus prestigieux de nos jurys accessibles à la parodie ironique – si c’est bien de cela qu’il s’agit ?

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