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Français et Allemands sont-ils contemporains ?

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Il n’y a pas deux peuples en Europe dont l’histoire soit aussi complémentaire que celle de la France et l’Allemagne. Nous n’avons cessé de vivre les uns par rapport aux autres, dans un rapport étrange, fait d’envie et de détestation, de rivalité et d’admiration. Tout un courant de notre culture politique, de Voltaire à Taine en passant par Guizot, a pu rêver du modèle anglais , qui semblait à ces libéraux plus harmonieux et abouti que le nôtre. Les développements de l’histoire allemande, au contraire, n’ont cessé de provoquer l’étonnement, l’incompréhension, l’inquiétude. On a parfois cherché à se mettre à l’école de l’Allemagne, comme les Allemands ont attrapé le virus du nationalisme au contact des armées napoléoniennes. Mais jamais un historien ou un penseur n’a rêvé, pour la France, d’un destin à l’allemande .

Lorsqu’on survole les deux siècles écoulés, on ne peut manquer d’être frappé par la non-contemporanéité (Ungleichzeitigkeit ) de nos deux nations. On dirait que nous n’avons jamais cessé de rouler en sens contraire .

Le néo-classicisme allemand, cette manie d’imiter les Anciens et de se prendre pour Athènes, qui ravit encore madame de Staël, provenait du programme lancé par Winckelmann en 1755. Il s’agissait d’opposer le naturel aux afféteries de l’art français de l’époque. Quant à madame de Staë l, elle part en Allemagne en ayant une idée précise de ce qu’elle vient y chercher : une antidote au bonapartisme. Weimar lui paraîtra d’autant plus poétique et philosophique que la France lui semble corrompue par « l’esprit de conquête », dénoncé par son cher Benjamin Constant… Heine comparait la « gute Frau » à Tacite, décrivant sa Germania : dans les deux cas, on présente des Allemands une vision idéalisée, dans le seul but de critiquer les mœurs de sa propre patrie…

Aussi nos ancêtres sont-ils restés assez sceptiques face aux avertissements de Heinrich Heine, venu nous prévenir à domicile que le pays des « Dichter und Denker », des poètes et des philosophes, avait fait place à une nouvelle Allemagne, celle de Fichte et de Hegel, où la philosophie préparait à l’unité politique, à l’édification d’un Etat puissant, et que les Français feraient bien de se méfier de ces dangereux idéalistes . Du reste, lorsqu’éclata la guerre de 1870, le personnage de l’Allemand dans la littérature française renvoyait encore à l’idylle Biedermeier : un cœur pur qui servait, par contraste, à mettre en accusation le caractère frivole et corrompu des mœurs parisiennes du Second Empire finissant. Voyez Erckmann-Chatrian. Le comble : les libéraux français saluèrent la victoire de la petite Prusse sur la grande Autriche, à Sadowa, inconscient que notre tour viendrait quatre ans plus tard. Bien isolé alors, apparaît un Edgar Quinet , pour mettre en garde contre la métamorphose d’une Allemagne, passée du romantisme au culte de la puissance matérielle et de la force !

La double défaite – impériale de 1870, républicaine de 1871 – porte au moral des Français un coup si profond que la blessure n’en était pas encore cicatrisée en juin 1940. Nombreux sont les écrivains qui, comme Michel Mohrt, se penchèrent alors sur les écrits de leurs prédécesseurs de l’après 70, afin d’ découvrir l’origine de notre faiblesse face à l’Allemagne. Comme l’avaient fait Taine, avec Les Origines de la France contemporaine, Renan avec La réforme intellectuelle et morale, on échafauda toute sorte de projets de rénovation. Mais autant il était avisé de se mettre à l’école de l’Allemagne après 1870, d’aller étudier sur place les causes de sa supériorité , comme le firent Seignobos, Camille Julian, Durckheim, Ernest Lavisse, autant le même réflexe, en 1940, allait mener certains à la trahison et à l’infamie.

La curiosité des intellectuels français envers l’Allemagne a été fructueuse : la III° République s’est bâtie moins sur l’appétit de revanche que sur un désir éclairé d’émulation. Plus récemment, les gens de ma génération n’ont pas oublié que Rudi Dutschke avait eu un an d’avance sur Daniel Cohn Bendit … Nous sommes nombreux à penser aussi que les réformes menées par Gerhardt Schröder sont à l’origine de la spectaculaire prospérité de l’économie allemande et que nous ferions bien de nous en inspirer. Bref, la course-poursuite continue…

Et pourtant, il me semble que rarement la méconnaissance réciproque de nos deux pays aura atteint de tels abysses. Le choix de l’allemand en première langue vivante , que fit pour moi mon père, ancien maquisard FFI et combattant de la 1° Armée française, est devenu très rare. 15 % environ des élèves du secondaire choisissent encore la langue de Goethe en 2° langue. Nous lisons tous, en traduction, des romans anglais et américains. Demandez-vous : quel est le dernier roman allemand que vous avez lu ?

Personnellement, j’ai une passion pour WG. Sebald, mais ce n’était pas un romancier. Et il me semble que votre livre, Vaterland, s’inscrit nettement dans la postérité de l’auteur d’Austerlitz. Vous avez un peu la même technique que lui la même manière de progresser en crabe, à partir de fragments de biographie vous avez, comme Sebald, des comptes à régler avec votre mémoire allemande, vous dont l’arrière-grand père fut l’ami des Juifs allemands Martin Buber, Franz Rosenzweig et Walter Benjamin, mais dont le grand-père fut, lui, un nazi.

Comment pouvons- nous continuer à prétendre co-piloter l’Europe ensemble, en nous connaissant mutuellement aussi mal ?

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