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Gauche réformiste versus socialisme libertaire

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Difficile de trouver deux esprits apparemment aussi éloignés intellectuellement que Jacques Julliard et Jean-Claude Michéa . Le premier, historien des idées, ancien militant cédétiste, théoricien en chef de la deuxième gauche, n’a jamais cessé de dénoncer les risques de dérive totalitaire d’un projet socialiste qui ferait l’impasse sur les libertés dites « bourgeoises ». Le second, philosophe, occupe une position que d’aucuns jugent ambigüe tant elle est radicale : sa dénonciation du libéralisme semble s’étendre, en amont jusqu’à l’optimisme progressiste des Lumières, et en aval, se moquer de la gauche « post-moderniste », critique de genre incluse. Gauche réformiste versus socialisme libertaire , dira-t-on.

Et pourtant, votre dialogue est passionnant et revigorant. Parce qu’on a affaire à deux penseurs dotés d’une immense culture et bien davantage occupés à faire émerger des vérités qu’à faire triompher leur camp. Parce que ce dialogue contraint Jean-Claude Michéa à préciser une pensée qui a manifestement échappé à la plupart de ses critiques , lesquels tendent à le faire passer pour l’incarnation d’un socialisme réactionnaire, nostalgique d’un passé prémoderne idéalisé. Il faut dire que la subtilité des arguments échangés tranche avec le prêt-à-penser médiatique…

Premier sujet de désaccord entre vous, la question de « l’autonomie ouvrière ». Michéa défend l’idée que le socialisme originaire ne se mêlait pas de la politique bourgeoise. Et de citer Gustave Lefrançais, premier président élu de la Commune de Paris, selon qui la condition de toute politique socialiste, c’est « la retraite des travailleurs sur le mont Aventin, se séparant du monde bourgeois, s’organisait en dehors et contre lui ». En cela, les socialistes, dites-vous, ne se reconnaissaient nullement dans « la gauche ». Celle-ci était incarnée par les politiciens libéraux et républicains, dont les ouvriers se méfiaient légitimement.

Jacques Julliard vous rétorque que le réflexe de « défense républicaine », unissant socialistes et républicains, scellé lors de l’Affaire Dreyfus, a fait entrer la gauche française dans une nouvelle ère. Cette alliance n’a été rompue qu’un temps, à partir du Congrès de Tour, scindant le mouvement ouvrier en deux fractions ennemies, communistes contre socialistes. Question de focale, sans doute : Jacques Julliard nous parle d’histoire politique, Jean-Claude Michéa de doctrine.

Mais plus loin, Julliard parvient à un compromis : oui, il y a eu un séparatisme ouvrier voulu , au XIX° siècle mais aujourd’hui, les classes populaires vivent un séparatisme subi : elles sont assignées à résidence dans le péri-urbain, échappant ainsi à la vue des élites sociales et intellectuelles qui les méprisent et les traitent de « ringards ».

Deuxième divergence, en effet, sur le populisme . Saine réaction des classes populaires, exaspérées par l’injonction des élites à « bouger », à devenir toujours plus mobiles, à s’adapter en renonçant à leurs modes de vie, pour s’adapter aux exigences du capitalisme mondialisé, pour Michéa. Pour Julliard, qui a déjà écrit un livre sur le sujet, les populistes sont dangereux parce qu’ils prétendent se substituer au peuple et parler en son nom même s’il admet qu’il existe un populisme sain, le « populisme de défense », qui constitue la réaction du peuple aux élites.

Forte divergence sur le progrès : rengaine idéologique du capitalisme qui est en train de menacer la possibilité même de la vie sur terre, pour Michéa. Moyen qu’a trouvé l’humanité pour sortir des milliards d’êtres humains de la faim dans l’ex-tiers monde, pour Julliard, qui rappelle en passant avoir forgé l’expression « les dégâts du progrès » pour un livre publié par la CFDT en 1977.

Là où vous convergez, c’est sur les thèmes qui vont vous faire le plus d’ennemis. Votre éreintement de la « gauche bobo », celle qui a la faveur des médias, Libé au Grand Journal de Canal est jouissif. Lorsque vous écrivez que le paradigme de la lutte des classes a été remplacé par la lutte « contre toutes les discriminations » et que le prolétariat en tant qu’agent de la transformation historique désirée par les intellectuels de gauche a été remplacé par la figure de l’immigré, ou qu’au peuple en tant qu’agent historique conscient on a substitué une « mosaïque » de communautés sans substance ni conscience collective .

Cela vous amène tous deux à l’éloge d’un « socialisme moral ». Julliard voudrait que la gauche rompe avec une vision matérialiste de la lutte des classes en vertu de laquelle la classe ouvrière luttait seulement pour ses intérêts, comme les capitalistes pour les leurs. Michéa s’appuie sur Orwell, pour opposer la « décence commune » des gens ordinaires, la « moralité populaire » des cultures particulières , aux prétentions à s’en affranchir qui sont celles des « parasites entretenus » du spectacle et de la culture subventionnée. On frôle Philippe Muray

.

Car votre point commun, c’est une culture culturelle du capitalisme, de l’extension de la sphère du marché dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas la faveur de la gauche bobo – et pour cause…

Mais il me semble que le point de désaccord le plus important entre vous porte sur le libéralisme. La gauche libérale fait partie des quatre famille de votre histoire « les gauches françaises », Jacques Julliard, alors que toute l’œuvre de Jean-Claude Michéa peut être lue comme un règlement de compte avec un libéralisme qu’il combat d’autant mieux que, à la différence de tant de nos anti-libéraux contemporains, il le connaît fort bien…

Alors je vous pose la question à tous les deux : peut-on être de gauche et libéral ?

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