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Géopolitique, le retour

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Yves Lacoste, vous êtes le refondateur d’une discipline qui, on l’oublie souvent, avait été proprement chassée de l’Université – la géopolitique.

Oh il y avait à cette exclusion d’assez bonnes raisons. Le fondateur de la discipline, Friedrich Ratzel , professeur de géographie à la fin du XIX° siècle, dans les universités de Munich, puis de Leipzig, avait conçu un système dont le moins qu’on puisse dire est qu’il servait à merveille les intérêts politiques de l’Etat allemand. Ratzel est notamment l’auteur de deux ouvrages « Allemagne. Introduction à une science du pays natal » et « Géographie politique. Une géographie des Etats, du commerce et de la guerre », dont les titres disent assez les présupposés idéologiques. En cherchant à dégager les lois déterminant l’effet du donné géographique, des espaces et des territoires sur le comportement des Etats, il raisonnait en scientiste et selon un paradigme organiciste – en accord avec la pensée de son temps.

Son schéma était d’un déterminisme quasi-absolu. Je cite : « Un peuple doit vivre sur le sol qu’il a reçu du sort, il doit y mourir, il doit en subir la lo i. » Il considérait l’histoire des peuples et de leurs relations sur le modèle darwinien d’une adaptation au milieu et d’une sélection naturelle des plus aptes à la survie. Il est notamment l’inventeur du concept « d’espace vital », dont on sait l’usage qui en sera fait par les nazis, trente ans plus tard.

Son principal successeur, Karl Haushofer est encore moins recommandable. Pangermaniste fanatique, il appartient à cette droite radicale qui refusa de se compromettre avec les nazis, mais dont les théories servirent à merveille l’expansionnisme meurtrier du III° Reich.

Ajoutons que les principaux théoriciens anglo-saxons de la géopolitique, Halford Mackinder , le Britannique et son disciple de Yale, Nicholas Spykman , furent obsédés par l’idée, discutable, selon laquelle le contrôle du heartland est vital aux grands empires ce qui les a conduits à théoriser une politique étrangère anglo-américaine visant avant tout à empêcher la constitution d’une alliance germano-russe - dont l’actualité a cessé avec l’invasion de l’Union soviétique par les armées hitlériennes.

Et c’est ainsi que le terme même de « géopolitique », qui sentait le soufre , la logique de puissance, le réalisme belliqueux, l’impérialisme fut, après la guerre, banni des cénacles universitaires pour deux décennies.

La discipline semblait en outre invalidée par la guerre froide : dorénavant, l’ensemble des relations internationales semblait redevable d’une lecture idéologique : capitalisme versus communisme, les Etats-Unis et leurs alliés contre le bloc soviétique.

Vous rappelez dans la Préface à la réédition de votre ouvrage fondateur, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre , que vos étudiants de Vincennes, historiens contraints de passer des unités de valeurs en géographie, refusèrent au départ votre enseignement, arguant que la géographie elle-même était « réactionnaire ». Vous les avez retournés comme des crêpes, en leur racontant l’œuvre et la vie d’Elisée Reclus , géopoliticien et anarchiste… Reclus qui, comme vous, insistait sur le fait que la géographie n’est pas un cadre immuable, mais qu’elle est travaillée par l’action humaine.

Mais, comme vous l’observez vous-même, la véritable réhabilitation de la géostratégie eut lieu sous le coup des conflits entre Etats communistes : Vietnam contre Cambodge, puis entre la Chine et le Vietnam en 1979, dont l’analyse en termes d’idéologie ne pouvait rendre compte. Entre-temps, vous aviez fondé la revue Hérodote. De marginal, vous deveniez incontournable.

Aujourd’hui, le terme « géostratégie » est sur toutes les lèvres. Le moindre commentateur en use et en abuse… N’y a-t-il pas de jours où vous souhaiteriez ne pas avoir tant œuvré à sa réhabilitation ?

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