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Hédonisme de masse et machine à consommer

4 min
À retrouver dans l'émission

L’île d’Ibiza, peuplée de quelques familles pauvres et coupées du monde, fut longtemps négligée par le tourisme élégant. Dans les années 1930, 40, 50, c’était sa voisine Majorque qui était à la mode. Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’Ibiza soit devenue, chaque été, la destination de deux millions et demi de touristes ?

Il se trouve que quelques hippies avaient élu cette île blanche à la fin des années 60, précisément parce qu’elle leur semblait correspondre à leur utopie d’un monde sans travail, sans argent, sans aliénation, non compromis par la société de consommation. Une petite élite de jeunes bourgeois émancipés fit alors irruption sur l’île en robes indiennes et tuniques marocaines, sur fond de musique psychédélique ils prônaient l’expansion de la conscience par le LSD et l’amour libre. Et le film de Barbet Schroeder « More » – musique des Pink Floyd, révéla l’existence de ce paradis contre-culturel jusqu’au Quartier Latin.

En 1973, ouvrait, à Ibiza, la première boîte branchée, le Pacha, dans un no man’s land infesté de moustiques, suivie de celle de l’Amnesia, créé par un sociologue d’avant-garde, auteur d’une encyclopédie des drogues, Antonio Escohotado.

Comment l’île des hippies en tuniques marocaines a-t-elle été reconvertie en usine à plaisir pour tourisme festif de masse, avec ses paquebots de nuit qui offrent de la transe jusqu’au matin, c’est que vous décrivez très bien dans « Ibiza mon amour », Yves Michaud. Vous montrez comment Ibiza a cristallisé un style de vie – l’exigence du plaisir dans l’excès, puisqu’à l’aide des drogues, il ne doit pas connaître de trêve ni de suspension la fusion dionysiaque dans une marée de corps frénétiques et un style musical : la techno, la house.

Mais les questions que pose « l’expérience Ibiza », ce sont celles de notre époque : que reste-t-il de l’aspiration à la « vie libérée » lorsqu’elle est vendue, sur catalogue, par les industries du tourisme ? Quel sens donner à la transgression lorsqu’elle s’institutionnalise ? Que reste-t-il de nos révoltes lorsqu’elles entrent dans la fabrication des cultures de masse ? Dans les années 50 et 60, l’hédonisme individuel était un pied-de-nez adressé au système, parce que les valeurs de celui-ci étaient conservatrices il réclamait le contrôle social des corps, le refoulement des émotions, le rationnement des biens, l’interdit religieux du plaisir dominait encore une société puritaine. Aujourd’hui, au contraire, l’hédonisme de masse alimente la machine à consommer. Les pires anticipations des situationnistes ne pouvaient approcher du cauchemar dans lequel l’expérience Ibiza nous plonge : celle de la fête carnavalesque transformée en marchandise par la société du spectacle.

Le sociologue américain Daniel Bell, dans un essai publié en 1976, intitulé « les contradictions culturelles du capitalisme » estimait que ce capitalisme était miné de l’intérieur par le disjonction intervenue dans les années 60 entre les sphères politique, économique et culturelle. L’économie capitaliste, écrivait-il, est régie par un principe de rationalité fonctionnelle : la recherche de l’efficacité et du profit la politique démocratique est orientée par le désir d’égalité mais la culture contemporaine, elle, est caractérisée désormais par la recherche individuelle de l’épanouissement et du plaisir. Elle refuse toute limite à ses désirs d’expérimenter.

Dans un livre plus récent, intitulé « Révolte consommée », deux universitaires canadiens, Joseph Heath et Andrew Potter, développent, au contraire, que le « capitalisme de consommation » s’est emparé des signes de la rébellion contre-culturelle des sixties/seventies et les a recyclés en produits griffés. Le marketing a relayé le message « rebelle » des industries culturelles et nous propose des marchandises qui proclament « ma vie est une aventure », « je n’obéis pas aux règles, je suis mon propre chemin ». Du 4X4 aux légumes biologiques en passant par les courants de mode « d’avant-garde », nous consommons les signes d’une rébellion qui n’est plus qu’une pose.

D’où ma question : le capitalisme, né du côté puritain, est-il ou non menacé par la culture de l’hédonisme de masse, ou, au contraire, en nourrit-il sa phase actuelle ?

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