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Identifier les vraies causes du déclin

4 min
À retrouver dans l'émission

L’inventeur du déclinisme, c’est Nicolas Baverez . A la rentrée 2003 – il y a justement 10 ans, cet énarque-normalien publiait, sous le titre « La France qui tombe », un essai qui pointait un ensemble de reculs et d’échecs, pas tous passés inaperçus, mais qui, rassemblés formaient un tableau très inquiétant de la situation relative de notre pays :

un décrochage économique, qui se traduisait par une quasi-stagnation du pouvoir d’achat et une montée de la pauvreté

le choix absurde de limiter le nombre d’heures travaillées dans l’espoir de « partager le travail », qui n’avait fait qu’aggraver le chômage en freinant la croissance

la distribution de droits sociaux d’autant plus généreux qu’ils n’étaient pas financés ce qui allait créer une dette publique impossible à résorber

l’insuffisance de la part du PIB consacrée à la recherche et l’incapacité de l’Etat à mettre en œuvre l’équivalent des grands programmes des années 70, tels qu’ Ariane, Airbus ou le TGV

un secteur public démesuré et faiblement productif handicapant le secteur marchand par un niveau de prélèvements obligatoires anormal ;

un système éducatif de moins en moins performant

des gouvernements irresponsables , désireux avant tout de « durer » en posant des rustines, sans assumer la responsabilité de réformes urgentes « enfin, la corruption de la République en un gouvernement des fonctionnaires, par les fonctionnaires et pour les fonctionnaires ».

L’essai de Nicolas Baverez fut accueilli par une volée de bois vert. Parler du déclin de la France, c’était renouer avec le pétainisme , écrivait-on, par exemple dans Marianne. Inutile de de discuter les faits cités par l’auteur. Comparer les performances de notre pays avec celles de certains de nos voisins, qui semblaient réussir mieux que nous, était ressenti comme attentatoire à notre fameuse « exceptionnalité ». N’étions-nous pas l’autre phare du monde, l’alternative à l’universalisme américain ?

Pourtant, le déclin de la France était déjà, à l’époque, une idée admise à travers le monde. Seuls, les Français semblaient avoir été maintenus dans l’ignorance.

Cela me rappelle ce dialogue entre Lucy et Charly Brown. Les deux personnages emblématiques des Peanuts sont accoudés sur un muret, regardant devant eux. Lucy : « tu ne réussiras jamais rien dans la vie, Charlie Brown. » Charlie Brown : « Qui est-ce qui dit ça ? » Lucy : « Mais tout le monde le sait, Charlie Brown, tout le monde ». Charlie Brown, l’air peiné : « Je suis toujours le dernier à être informé des choses me concernant »…

J’ai sous les yeux un long article du Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa , intitulé « The disaster striking France » (le désastre qui frappe la France). Cet article, sous-titré, je traduis : «La décadence de cette nation n’a pas d’autre explication que l’anachronisme et la lâcheté de sa classe politique » était paru sur une pleine page dans le quotidien britannique The Independent le 20 juin 1997. Mais c’était déjà à l’époque la tonalité de toute la presse anglo-saxonne. Et c’est celui, aujourd’hui, de la presse allemande. Je recommande un article très complet paru dans le Spiegel en mai dernier, intitulé « Le déclin politique et économique de la France ». Il est accablant.

Pendant des années, on nous a bassinés avec notre fameuse « exception » nationale. Nous étions simplement incomparables. Mais qu’est-ce qu’un « modèle » économique qui ne produit plus de croissance ? Quel est ce modèle social qui met au chômage trois millions trois cent mille de nos compatriotes ? Nous avons perdu des places dans tous les domaines, dans tous les classements internationaux et avec une régularité d’horloge : PIB par habitant, part dans le commerce international, rayonnement culturel, niveau d’éducation et de formation, influence exercée au sein de l’Union européenne….

Bien sûr, notre nation a connu d’autres phases de déclin. Et rien ne dit que nous ne saurons pas nous relever de celle-ci. Mais nous ne le ferons qu’en identifiant les causes réelles de nos échecs et non en leur cherchant des boucs-émissaires. Cette crise est la nôtre, elle est de notre responsabilité collective. Ce n’est la faute, ni de la mondialisation, ni de l’euro fort, ni des immigrés, ni des Allemands, ni des Chinois, ni des Martiens ! Les Hollandais réussissent fort bien face à la même mondialisation, les Allemands sont les deuxièmes exportateurs du monde avec le même euro, les Britanniques forment une société assez harmonieuse et dynamique avec le même pourcentage d’immigrés, les Suédois ont maintenu un Etat-providence infiniment plus rassurant que le nôtre, tout en équilibrant leurs comptes publics et en préparant l’avenir.

Nous avons, paraît-il, la classe dirigeante la plus sélective du monde, la classe politique la mieux formée – et un des Etats les plus puissants : le président de la République française a davantage de pouvoirs que le président américain. Mais ce qui fit la cause de nos succès des Trente Glorieuses n’est-il pas devenu la cause de nos échecs des Trente Piteuses ? Nous avons besoin de souplesse, de réactivité, d'initiative - pas de davantages de normes et d'échelons hiérarchiques. Mais on me dira que c’est chercher à nouveau un bouc-émissaire – la classe politique… puisqu’on a la classe dirigeante que l’on mérite.

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