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IVe République française : impuissance au sommet, régime à bout de souffle

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La Constitution est-elle responsable ?

« En démocratie parlementaire, il faut une catastrophe nationale (…) pour que les partis et l’Assemblée abdiquent devant un homme. Il en fut ainsi en 1958 », écrivait Raymond Aron pour expliquer, à chaud, le retour au pouvoir du général de Gaulle.

Que l’exécutif eût besoin d’être raffermi, afin de rendre à l’action gouvernementale cohérence et continuité, tout le monde en avait parfaitement conscience et depuis longtemps, y compris d’excellents républicains. Dans son livre, La force de gouverner, l’historien Nicolas Roussellier montre combien, en réalité, le pouvoir exécutif n’avait cessé de se renforcer, notamment à l’occasion des guerres. Reste qu’en 1945, les hommes de la Résistance n’étaient pas parvenus à imposer leurs idées. Les vieilles équipes et les vieilles méthodes de gouvernement, celles de la III° République, avaient vite reparu ; et la conjonction, au Parlement, de deux forces d’obstruction – gaullistes et communistes - avaient progressivement condamné le pouvoir politique à l’impuissance – alors même que les défis de la décolonisation exigeaient une forte capacité de décision politique.

Les historiens font observer aujourd’hui que la IV° République compensait son instabilité politique chronique par la permanence d’une haute administration compétente et même visionnaire. Un historien américain, Philip Nord, vient de publier un livre passionnant, Le New Deal Français, qui montre l’extraordinaire, mais secrète permanence, qui relie les idées des jeunes technocrates planistes ou keynésiens des années trente aux hauts fonctionnaires modernisateurs de l’après-guerre. Ce furent souvent les mêmes hommes. Certains d’entre eux s’étaient d’ailleurs compromis avec le gouvernement Darlan, à Vichy.

Reste qu’en mai 1958, face à la menace explicite du coup d’Etat militaire venu d’Algérie, la classe politique, qui avait donné son congé au général de Gaulle en 1946, le rappela en urgence. La conjoncture était « bonapartiste » diagnostiqua alors Raymond Aron. Elle comportait, en effet, une crise nationale grave, le discrédit d’une classe politique et l’existence d’une personnalité providentielle. Dans de telles circonstances, cet « homme du destin », reçoit la « dictature provisoire » que prévoyaient les institutions romaines en cas de danger grave et imminent. De Gaulle voulut, en outre, être un législateur à la grecque ; celui qui donne à la cité de nouvelles institutions, appelées à survivre à son concepteur – comme le Spartiate Lycurgue ou l’Athénien Solon.

Raymond Aron est l’un des rares observateurs, à l’époque, à avoir compris que la Constitution de 1958, ratifiée massivement par les électeurs, était bancale. Elle ne se décidait à épouser aucun des deux grands modèles qui ont leur cohérence : ni le modèle anglais, où le Premier ministre est aussi le chef de la majorité parlementaire ; ni le standard américain où c’est le Président élu qui est le véritable chef de l’exécutif. Contrairement au Premier britannique, le Président de la République français n’est pas le leader du parti arrivé en tête aux élections législatives ; il est regardé comme un arbitre au-dessus des partis. A la différence du système américain, le chef du Gouvernement, en l’occurrence, notre Premier ministre, ainsi que son gouvernement peuvent être renversés par l’Assemblée nationale.

Les choses deviendraient plus claires, écrivait encore Aron, si le mode d’élection du président de la République changeait. C’est ce que Charles de Gaulle lui-même décida en 1962. Le président serait dorénavant désigné directement, par l’ensemble des électeurs et non plus, indirectement, par un collège de grands électeurs. Cette Constitution a survécu à son créateur et nous a valu une grande stabilité. Mais est-elle encore d’actualité ?

54 ans après, nous éprouvons à nouveau le sentiment d’une impuissance au sommet, d’une incapacité de la classe politique, toutes tendances confondues, à moderniser le pays, à relever les défis d’aujourd’hui. Les quinquennats pour rien se succèdent. Quant à la haute administration d’autrefois, celle qui nous a valu notre aéronautique ou notre industrie nucléaire, elle n’est plus au rendez-vous. EDF, Areva, la SNCF sont au bord du désastre. Les plus brillants énarques s’en vont discrètement faire carrière dans le privé, où les salaires sont beaucoup plus attractifs. On en viendrait presque à regretter l’absence de toute personnalité providentielle… Il est vrai que nous n’avons pas eu de guerre depuis longtemps. Sauf celle qui se rapproche.

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