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Intolérance

4 min
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L'idéal démocratique connaît un reflux mondial. Nuit debout constitue non remède, mais bien un symptôme de cet attristant phénomène.

L’échec complet des Printemps arabes de 2011 est-il le signe que le sens de l’histoire se serait inversé depuis 1989 ? Il y a un quart de siècle, la démocratie libérale avait le vent en poupe, observe Roger Cohen, dans le New York Times. A présent, c’est l’autoritarisme. La démocratie est en mal de défenseurs. Eternel pessimiste des libéraux, me direz-vous : et si le triomphe des Lumières n’avait été qu’un interlude ? Et si la confiance dans la capacité des individus à agir de manière rationnelle en vue de leur émancipation n’avait été qu’un heureux – mais provisoire - accident de l’histoire ?

Isaiah Berlin remarquait que « chaque fois que le rationalisme fait une avancée importante, il tend à se manifester une sorte de réaction affective, un « retour de manivelle », qui naît de ce qui est irrationnel chez l’homme. » (Le bois tordu de l’humanité p. 47) Il mettait en garde contre le retour périodique des « forces anti-rationnelles de la bigoterie mystique ». Ces forces irrationnelles, elles s’incarnent aujourd’hui dans Vladimir Poutine et Donald Trump ; elles violent, torturent et tuent, au nom de la conquête islamiste du monde à travers des Daesch et des Boko Haram.

L’existence d’une classe moyenne ne suffit pas à engendrer la démocratie – sinon, la Chine et l’Iran seraient la Suisse et le Danemark. Il faut encore une société qui accepte l’existence d’échelles de valeurs différentes et leur médiation à travers la libre confrontation des opinions. L’Egypte n’y était pas prête. Les sociétés fermées tolèrent mal qu’on les ouvre à la diversité des opinions et des croyances.

Mais le plus préoccupant n’est pas tant le sur-place des idées démocratiques que l’attaque dont elles font l’objet du cœur même des démocraties les plus anciennes et, en apparence, les plus solidement établies. Ce n’est pas dans l’Argentine de Peron et des Kirchner qu’un Donald Trump est en tête des primaires, mais dans les Etats-Unis de Madison et Jefferson.

Et chez nous, en France, l’apparent consensus sur les procédures de la démocratie est en train de voler en éclats. Sous prétexte de « réinventer » cette démocratie, une poignée d’agitateurs auxquels le pouvoir a abandonné un lieu public, malgré l’état d’urgence, occupent la place de la République. Soit dit en passant, la complaisance avec laquelle certains médias rendent compte de ce mouvement fait cruellement ressortir l’indigence des propositions qui en émanent.

Notre collègue, Alain Finkielkraut, académicien, qui s’était aventuré sur la place, samedi soir, a été conspué et chassé sous les crachats. Le fanatisme, déguisé en approfondissement de la démocratie, supporte mal la contradiction. Il réclame le pluralisme, à condition d’être le seul à pouvoir l’exprimer. Comme l’observait Raymond Boudon, « la fin des idéologies n’a aucunement entraîné celle de l’intolérance. » Et si certains intellectuels sont possédés par le désir de comprendre et de savoir, la libido sciendi, d’autres sont des militants, conscients que « le mécontentement est un marché que l’on peut se donner pour projet d’exploiter », comme disait encore Boudon. (Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, p. 79)

Car le mécontentement populaire, face aux échecs des gouvernements successifs, est si profond, l’impuissance du pouvoir si manifeste, que l’idée de révolution hante à nouveau les esprits.

La France, écrivait Raymond Aron, dans L’opium des intellectuels, en 1955, est un pays où l’idée de révolution flatte. D’abord parce qu’il réactualise le souvenir de nos gloires passées. Mais surtout, parce qu’elle a la faveur des intellectuels dans la mesure où elle comporte l’idée de « tout changer », quand les réformes se proposent seulement de « changer quelque chose ». Oui, les réformes sont prosaïques et ennuyeuses, quand la révolution apparaît poétique et excitante.

Olivier Galland et Monique Dagnaud écrivent sur Telos : "Mais la plus grande partie des jeunes veulent moins refaire le monde que trouver leur place en son sein. C’est moins d’utopie politique qu’ils rêvent que de solutions pragmatiques à leurs problèmes d’emploi ou de logement. Et leurs suffrages politiques, aujourd’hui, tournent plutôt vers l’extrême-droite ".

La spéculation sur le meilleur des mondes est plus séduisante que la prise en compte des exigences du réel. Et dans ses Mémoires, Aron en appelle à « un choix rationnel » qui résulte « d’une investigation analytique aussi scientifique que possible », afin de « mettre en garde contre les pièges de l’idéalisme et de la bonne volonté ». (Mémoires, p. 176) Mais pour y parvenir, il faut admettre, comme il le répétait, que « la politique en tant que telle est irréductible à la morale ».

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