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Je me souviens de Beyrouth, dans les années 60

3 min
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Je vous envie, Marc, d’être à Beyrouth, car c’est la ville où je suis passé de l’enfance à l’adolescence, lorsque, de ma triste banlieue est, si grise encore, dans les années 60, j’ai été soudain plongé dans une espèce de modernité, mi-orientale, mi-américaine, pleine d’odeurs et de bruits de klaxon. Beyrouth !

Je me souviens de ma stupéfaction, en découvrant que le prof de latin, au collège de Jamhour, s’exprimait dans cette langue et que les élèves comprenaient ce qu’il disait… C’est ainsi que j’ai découvert qu’au Liban tout le monde parlait au moins trois langues – l’arabe, le français et l’anglais. Et que les classes les plus cultivées en parlaient plusieurs autres, dont, pour certains, une langue morte.

Je me souviens qu’à Jamhour, l’entrée du collège était décorée de plusieurs dizaines de drapeaux. Plus tard, on m’expliqua que c’étaient les nationalités de tous les élèves, qui étaient là, cette année. C’est au Liban que j’ai découvert le cosmopolitisme, cette compréhension spontanée entre des personnes de qualité , appartenant à des nationalités différentes, à des religions différentes.

Je me souviens que lorsqu’on voyait passer deux Cadillac pleine d’hommes en keffiehs, les vendeurs ambulants, sur le bord de la route disaient : « Voilà les cheiks du Koweït, avec leurs gardes du corps, qui viennent s’amuser un peu chez nous. »

Je me souviens qu’en hiver, on allait dans la montagne, à 2 000 mètres d’altitude, en deux heures de voiture, dans un village avec des cèdres et qu’avant de redescendre en ville, les beyrouthins installaient une énorme boule de neige sur le toit de leur voiture. Lorsqu’ils arrivaient en ville, elle n’avait pas encore fondu. Une manière de souligner les contrastes du pays , qui n’étaient pas uniquement climatiques. Il y avait des riches vraiment très riches et sur le port, des porteurs vraiment très pauvres…

Je me souviens d’un homme qui portait un nom digne d’un personnage de Modiano – Freddy Pharaon. S’étant querellé avec un chauffeur de car, il lui avait lancé : « je suis un pharaon et tu n’es qu’un esclave ».

Je me souviens des taxis collectifs qui klaxonnaient pour me faire signe, tandis que je descendais à pieds depuis Hazmieh vers Badaro.

Je me souviens qu’aux Sands, une espèce de club chic au bord de la mer, où des gens riches venaient passer le week-end dans leurs propres appartements, j’ai vu un homme qui inspectait la mer, toute une après-midi, avec de grosses jumelles. « C’est quelqu’un d’important, un député, et il attend une importante livraison. De la contrebande. C’est mieux si tu ne le regardes pas », me dit mon ami Nabil.

Je me souviens que la secrétaire de mon père, phalangiste et très jolie, comme souvent les Libanaises, disait que les maronites, comme elle, n’étaient pas arabes, mais phéniciens . Mes rêves étaient peuplés de phéniciennes, mais je lisais « la châtelaine du Liban » de Pierre Benoît. Et c’est un livre qui ne m’a pas aidé à comprendre le pays que j’avais sous les yeux…

Je me souviens de l’hôtel Saint-Georges , un palace au bord de la mer, où mon père avait des rendez-vous d’affaires. J’y’ai bu mon premier Pepsi-Cola. Le décor rêvé pour un OSS 117 avec Jean Dujardin dans un fauteuil club de cuir rouge.

Je me souviens que les Libanais parlaient de leur pays avec fierté comme de « la Suisse du Moyen Orient ». Les banques, la culture, la diplomatie, les échanges de haut niveau, tout, dans la région, passait par Beyrouth. « Nous n’avons pas le choix, disaient les Libanais, nous n’avons pas de véritable richesse naturelle, à part la Bekaa, qui est fertile. C’est pourquoi nous avons tout misé sur le commerce et l’intelligence. » Les Libanais de ce temps nourrissaient un certain complexe de supériorité. Leurs voisins le leur ont fait payer cher…

Nous habitions sur les hauteurs, à Hazmieh, pour ne pas étouffer, l’été, lorsqu’on dormait sur les balcons. C’était près de la route de Damas. Cette même rue qui, pendant la guerre civile, a servi de ligne de démarcation entre milices politico-religieuses. Cette guerre a duré 15 ans. Elle a fait plus de 200 000 victimes. Depuis, je suis devenu méfiant envers le multiculturalisme, dont le Liban de mon enfance était le modèle achevé. En tous cas, je sais maintenant que, comme l’écrit Samir Frangié, « une espèce mal radical peut surgir dans un univers d’apparence civilisée. » (Voyage au bout de la violence, p. 31)

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