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Juger les jihadistes plutôt que les refouler

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« On vit tranquille aussi dans les cachots. En est-ce assez pour s’y trouver bien ? ». La fameuse apostrophe de Rousseau interpelle : elle indique que la sécurité et la liberté doivent être judicieusement dosées qu’on ne saurait sacrifier entièrement l’une à l’autre.

Comme le faisait remarquer Isaiah Berlin, les valeurs fondamentales s’excluent mutuellement : l’égalité parfaite suppose la suppression de la liberté et la sécurité absolue, le contrôle total des individus, donc le renoncement à leur liberté. Chaque société particulière procède ainsi à des compromis qui lui sont propres et, entre des valeurs mutuellement exclusives, à de subtils dosages . Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas définitifs : ils varient en fonction des défis auxquels ces sociétés sont confrontées, au cours de leur existence.

Nous autres, démocraties occidentales, valorisons particulièrement la liberté. Or, nous sommes défiées par des groupes islamistes qui, faute de pouvoir nous affronter sur le plan militaire, pour cause d’infériorité, recourent au terrorisme .

Ce n’est certes pas la première fois que nos sociétés font face à une telle menace : sans remonter jusqu’à la vague d’attentats anarchistes des années 1890 qui coutèrent notamment la vie au président Sadi-Carnot, souvenons-nous de la Fraction Armée Rouge allemande, ou des Brigades Rouges italiennes, qui firent couler bien du sang innocent.

Or, toutes nos grandes démocraties sont en train d’adopter de nouvelles lois destinées à tenter d'empêcher les jeunes extrémistes radicalisés de se rendre sur les champs de bataille de Syrie et d’Irak et/ou d’en revenir, afin de commettre des attentats dans nos pays. Le Sénat australien a ainsi voté, cette semaine, une loi instaurant un délit d’apologie du terrorisme, puni de 5 ans de prison, ainsi qu’une peine de 10 ans de prison pour ses ressortissants s’étant rendus dans les zones de combat du Moyen Orient. Le Royaume Uni interdit le retour sur son territoire d’anciens combattants jihadistes possédant la double nationalité et même les naturalisés. Le gouvernement de David Cameron voudrait, à présent étendre cette interdiction au retour à ses citoyens ordinaires – ce qui n’est pas sans poser des problèmes juridiques compliqués.

Pour ce qui concerne la France : de nombreuses associations de défense des droits de l’homme estiment que le texte de loi, issu des débats entre l’Assemblée nationale et le Sénat ne ménage pas suffisamment les libertés publiques . Ainsi, la loi punirait le fait de consulter régulièrement des sites appelant au jihad, lorsque cette consultation est associée à la fabrication d’explosifs et à la détention d’armes et associée au repérage de cibles. Autrement dit tomberait sous le coup de la loi une intention criminelle , avant tout passage à l’acte, comme l’ont relevé plusieurs élus écologistes. Mais près d’un millier de nos concitoyens sont partis mener la lutte armée au nom du jihad et nous devons nous protéger contre eux et contre leurs frères d’armes restés parmi nous.

La situation actuelle oblige à un renouvellement radical de perspective. Durant des années, nous avons considéré le terrorisme islamiste comme une menace étrangère . Aujourd’hui, c’est l’inverse : rejoignent les rangs de l’Etat islamique en Irak et au Levant, des citoyens européens qui se sont radicalisés chez nous .

Cela nous crée des responsabilités vis-à-vis des populations qu’ils terrorisent et massacrent. Plutôt que de nous protéger nous-mêmes, en tentant de leur interdire de revenir, ne serait-il pas plus juste de les y autoriser, afin de les juger ? Car l’Etat islamique dans les rangs duquel ils combattent, se rend chaque jour coupable de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et peut-être même de génocide .

Ce sont des actes graves qu’on ne saurait oublier, sous prétexte qu’ils sont commis contre des populations lointaines. Juger et punir ceux qui s’en rendent coupables contribuerait efficacement à dissuader ceux qui sont tentés d’aller les commettre.

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