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L'accord avec la Turquie pour le contrôle des migrations : réaliste ? Moral ?

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Derrière Merkel à la manoeuvre, l'UE a délégué au sultan néo-ottoman la gestion des flux migratoires. Dommage qu'Erdogan, au même moment, raidisse encore davantage son régime autoritaire et paraisse basculer vers le Moyen-Orient.

L'accord passé entre les Européens et le gouvernement turc est-il réaliste ? Est-il moralement acceptable ? Ce sont deux questions distinctes. Comme dit Raymond Aron, « la politique en tant que telle, diffère essentiellement de la morale. »

Pour juger du caractère réaliste, il faut s’en tenir aux faits. Quels sont-ils ?

Il y a actuellement en Turquie près trois millions de réfugiés, la majorité venus de la Syrie en guerre, mais aussi d’autres pays du Moyen Orient ou d’Afrique. A la différence des Etats européens, les autorités d’Ankara ne manifestent aucune volonté sérieuse d’intégrer ces populations, que la Turquie considère comme des hôtes provisoires. Un grand nombre de ces personnes ont donc résolu d’émigrer en Europe, via la Méditerranée, malgré les risques mortels qu’elles doivent affronter pour y parvenir. Elles sont la proie de réseaux de trafiquants opérant depuis la Turquie. L’an dernier, plus d’un million d’entre elles ont été accueillies dans la seule Allemagne ; la Suède, l’Autriche, la Finlande ont pris assez généreusement leur part du fardeau.

Mais le rythme d’arrivée en Grèce - 156 000 personnes pour le seul mois de novembre 2015 - et la saturation des capacités d’accueil des pays les mieux disposés à les accueillir, ont poussé la chancelière allemande à changer brutalement de cap. Elle est allée négocier avec le premier ministre turc en mars dernier un accord, accepté depuis par la Commission européenne.

Au titre de cet accord, tous les migrants arrivés depuis le 20 mars – y compris les réfugiés syriens – sont censés être renvoyés en Turquie. En échange, les Européens acceptent d’aller chercher sur place, en Turquie, autant d’authentiques réfugiés syriens admissibles au droit d’asile que d’expulsés des îles grecques. La Turquie a obtenu également la promesse d'une aide financière de 6 milliards d’euros, destinée à l’entretien des réfugiés sur son territoire ; ainsi que le droit pour ses citoyens de circuler sans visa dans l’espace de Schengen.

Est-ce bien moral ? En tous cas, les Allemands, qui mènent la danse, sont convaincus qu’il n’existe pas d’alternative à la solution turque. On passera donc pudiquement sur le fait que la Turquie a forcé des milliers de Syriens à retourner dans leur pays, en proie au chaos ; qu’elle en héberge 130 000 dans la ville de Kilis, régulièrement prise pour cible par les roquettes de l’Etat islamique voisin.

Il y a quelque chose de surréaliste à réclamer à la Turquie des engagements en matière de droit d’expression et de protection des minorités, alors qu’on sait pertinemment que le régime d’Erdogan emprisonne les journalistes qui osent le contester et qu’il mène une répression féroce contre les Kurdes. Mais l’Allemagne – c’est pour le réalisme - souhaite enrayer le décrochage d’avec l’Europe que suppose la stratégie dite « néo-ottomane », mise en œuvre depuis 2007 par le président Erdogan. Elle se traduit par un basculement d’Ankara vers le Moyen Orient, où elle est de plus en plus impliquée, de par son alliance sunnite. La mise sur la touche du premier ministre Ahmet Davutoglu, réputé pro-européen, qui se profile, risque d'aggraver ce mouvement de bascule diplomatique de la Turquie vers l'Orient.

Le pari de la chancelière allemande, qui est devenu celui de tous les dirigeants européens, c’est que l’effet d’annonce des mesures (le renvoi en Turquie) suffira à dissuader les candidats à l’exil en Grèce. Ce pays a, en effet, été laissé assez seul face à la crise des migrants ; la plupart des Etats européens qui avaient accepté libéralement de les accueillir en nombre ont, depuis, fermé hermétiquement leurs frontières. La Grèce risquait de se transformer en immense camp de transit. Mais c’est un pari perdu d’avance : si la Turquie accepte enfin de contrôler les passeurs qui opèrent depuis ses côtes, d’autres routes vers l’eldorado européen s’ouvrent à la faveur du printemps : via la Libye, en particulier.

La Turquie a un intérêt vital à ce que l’espace Schengen cesse de se fracturer : l’UE est son principal partenaire commercial et l’essentiel de ses exportations vers l’Europe se fait par camion. La fermeture des frontières intérieures se traduit déjà par des limitations ce circulation. Dans cette perspective, la revendication turque de suppression des visas pour circuler librement dans la zone Schengen se comprend : les hommes d’affaire turcs réclament la possibilité d’accompagner leurs marchandises en Europe. Ce dont leurs équivalents européens disposent, d’ailleurs, depuis longtemps en Turquie. En outre, face à Poutine de plus en plus agressif et provocateur en Baltique, l’Europe a besoin d’alliés. Et la Turquie, depuis l’incident militaire aérien survenu au-dessus de son espace aérien de novembre, a besoin de sentir la solidarité atlantique.

Décidément, la morale dont l’Europe aime se réclamer, ne trouve pas son compte dans cette affaire. Et rien ne dit que ce singulier arrangement mette fin à la crise des migrants.

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