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L'économie entre la science et l'idéologie

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Adam Smith , le fondateur de la science économique, se considérait lui-même comme un moraliste et non comme un économiste . Jusqu’à la fin de ses jours, il corrigea et amenda le livre qu’il considérait comme son grand-œuvre, La Théorie des Sentiments Moraux, publiée en 1759. C’était son métier : il enseignait la philosophie morale à l’université de Glasgow. Pourtant, c’est pour ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations – de 17 ans postérieure – qu’il est demeuré célèbre jusqu’à nos jours.

Une science est forcément tributaire des idées de l’époque qui l’a vue naître. Il n’est certainement pas indifférent que les sciences économiques soient ainsi nées dans le milieu des Lumières écossaises . Baigné par l’optimisme rationaliste de l’époque, Smith est désireux de démontrer que le bien privé n’est pas contradictoire avec le bien public, contrairement à ce que pensaient les républicains anciens, tels que Machiavel.

Son économie repose sur une anthropologie : à ses yeux, ce qui définit l’homme, c’est la vertu d’empathie et surtout la recherche de l’approbation de ses semblables . Il veut être reconnu, approuvé et aimé. Et cette quête va dans le sens de l’utilité sociale.

Au passage, relevons qu’Adam Smith professait que "les gens du commun " tendent à adhérer à une morale stricte et austère , car la dissipation leur ferait courir des risques mortels, tandis que « les gens de mode » privilégient, au contraire, des codes moraux accommodants. Voilà qui anticipe curieusement George Orwell, n’est-il pas ?

Adam Smith
Adam Smith Crédits : Adam Smith - Radio France

Dans le dernier numéro de la revue annuelle Sociétal, Tomas Sedlacek procède à une auto-critique de la science économique. Cette pseudo-science repose sur des présupposés jamais discutés, dit-il : elle postule une éthique utilitariste , selon laquelle tout agent cherche nécessairement à maximiser son utilité personnelle elle fait l’hypothèse de la rationalité et de la liberté des comportements humains. Bref, elle porte la trace de l’optimisme des Lumières. Et surtout : constituée en discipline à une époque où la science dure la plus en pointe était la physique, elle a cherché à égaler celle-ci en rigueur scientifique . Elle imagine que toutes valeurs sont calculables. Elle devrait se méfier de ses prétentions : le communisme et le racisme aussi se sont voulu « scientifiques ». Or, ce n’étaient que des croyances.

Dans un papier, publié il y a quelques jours par Project Syndicate, l’économiste de Harvard Dani Rodrik relève la montée, chez ses propres collègues, du scepticisme envers les capacités d’élucidation de leur science. N’ont-ils pas été, pour l’essentiel, incapables de prédire la crise des subprimes, que chacun a jugée, après-coup, inévitable. Comme ironisait Raymond Aron, « Pourquoi tant d’historiens inclinent-ils à tenir le passé pour fatal et l’avenir pour indéterminé ? ...

Le défaut général des économistes, juge Dani Rodri, c’est d’avoir confondu l’économie avec la physique. Or, écrit-il, « le monde social diffère du monde physique en ce qu’il est créé par l’homme ». Les comportements humains ne sont pas prédictibles comme ceux des objets de la physique. Et Rodrik de renvoyer à la nouvelle fameuse de Borges où des cartographes établissent une carte tellement précise qu’elle recouvre tout le territoire concerné. Elle ne servit jamais à rien, conclut l’Argentin. La « compréhension a besoin de simplification », moralise Rodrik. A chaque problème, correspond une approche spécifique. Il faut choisir la bonne carte. Bref, les économistes sont entrés dans une période contrition. Souhaitons-leur l’humilité….

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