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L'esclavage et l'abolitionnisme

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Vous vous indignez, Christiane taubira, qu’on puisse appeler les Etats-Unis « terre de liberté » et votre désapprobation s’étend jusqu’à Tocqueville , « considéré, écrivez-vous, comme un grand penseur de la démocratie. Le sort réservé aux Nègres ne m’incite pas, ajoutez-vous, à partager son admiration pour cette « démocratie ». » (72)

Hé bien permettez-moi de prendre la défense de ce penseur libéral qui écrit en 1840, « Je rassemble toute ma haine contre ceux qui, après plus de mille ans d’égalité ont introduit de nouveau la servitude dans le monde. Quels que soient, du reste, les efforts des Américains du Sud pour conserver l’esclavage, ils n’y réussiront pas toujours. L’esclavage, resserré sur un seul point du globe, attaqué par le christianisme comme injuste, par l’économie politique comme funeste l’esclavage au milieu de la liberté démocratique et des lumières de notre âge, n’est point une institution qui puisse durer. » (II° partie, chapitre 10 de la Première Démocratie).

Tocqueville venait de tracer un portrait peu flatteur des Sudistes, indolents et paresseux (« Dans les Etats qui avoisinent le plus les tropiques, il n’y a pas un blanc qui travaille », car le « travail y est entaché d’ignominie »). Plus loin, il oppose « l’Américain du Sud , un homme altier, prompt, irascible, violent, ardent dans ses désirs, impatient des obstacles mais facile à décourager s’il ne peut triompher du premier coup », à « l’Américain du Nord », qui « ne voit pas d’esclaves accourir autour de son bureau » et qui « est donc patient, réfléchi, tolérant, lent à agir, et persévérant dans ses desseins ».

Il est vrai que chez les libéraux, l’indignation morale , vibrante chez un Condorcet (« Réduire un homme à l’esclavage, l’acheter, le vendre, le retenir dans la servitude, ce sont de véritables crimes » (Réflexions sur l’esclavage des Nègres, 1781) voisine avec la condamnation rationnelle pour des raisons économiques. L’esclavage est non seulement un crime, c’est une faute

Ainsi Jean-Baptiste Say écrit dans son Traité d’économie politique (en 1803) : « les événements arrivés me donneraient trop d'avantages, si je voulais mettre en parallèle le déclin et les désastres des pays dont l'industrie se fonde sur l'esclavage, avec la prospérité de ceux où règnent des principes plus libéraux principes qui gagnent journellement du terrain. (…) Il est si honteux de faire métier de voler ou de recéler des hommes, et de fonder son gain sur des souffrances, que personne n'ose prendre la défense de cet infâme trafic.» (Livre I, chapitre 19).

Mais ce sont des raisons morales, fort heureusement, qui entraînèrent la condamnation de l’esclavage. Elle se fit, en Europe, en deux temps. D’abord, l’Angleterre décida d’interdire la traite négrière, en 1807 elle fut rejointe par la France à partir de 1830. Des navires de guerre furent envoyés patrouiller les côtes de l’Afrique occidentale, arraisonner les trafiquants et de libérer les esclaves. En 1833, la Chambre des Communes votait l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques. En France, ce fut l’œuvre de la brève II° République, en 1848 .

Aujourd’hui, vous demandez, Christiane Taubira, « l’imputabilité » du crime d’esclavagisme aux « anciennes puissances esclavagistes ». Par quoi vous entendez les seuls Etats européens . « Les gouvernements actuels des pays qui furent d’anciennes puissances esclavagistes, écrivez-vous, ne peuvent continuer à ignorer tous les bénéfices que leurs économies, au sens très large, ont tiré de la traite et de l’esclavage ». Pour vous, à rebours de ces penseurs libéraux, l’Europe doit sa prospérité au « pillage » de l’Afrique et des Amériques, exploitées gratuitement par une main d’œuvre esclave.

L’historien français de l’esclavage, Olivier Pétré-Grenouilleau, estime à plus de 17 millions le nombre d’êtres humains déportés par les négriers musulmans entre 650 et 1920 . Vous évoquez, en passant, les Noirs déportés à travers le Sahara – Pétré-Grenouilleau, à la suite d’historiens américains, estime leur nombre à 7 400 000 personnes. Mais il ne faut pas oublier les 8 millions d’esclaves africains déportés par la mer Rouge et l’océan indien durant treize siècles. Or, cet esclavage-là ne doit rien aux puissances européennes. Celles-ci l’ont même combattu, à partir de la deuxième moitié du XIX° siècle.

Cet esclavage-là a été longtemps l’objet d’un déni. Il continue à provoquer la gêne. Vous ne l’évoquez qu’en passant et ne réclamez pas de réparations aux descendants de ceux qui s’en sont rendus coupables, comme les monarchies du Golfe .

Mais des hommes courageux ont commencé à briser ce tabou. En particulier Malek Chebel qui, dans L’esclavage en terre d’Islam, écrit « Des centaines d’ouvrages ont été rédigés sur le sujet, mais, dans l’esprit du plus grand nombre, l’esclavage reste l’affaire des mauvais Blancs, que rongent aujourd’hui leurs remords et leur culpabilité . (…) En fait, l’esclavage est la pratique la mieux partagée de la planète, c’est un fait humain universel. Mêmes les Arabes, mêmes les Persans, même les Indiens, peuples portant si raffinés, ont pratiqué l’esclavage. »

Or, ce déni a aujourd’hui des conséquences graves . Plusieurs millions de personnes connaissent encore la condition d’esclave à travers le monde. Il est indispensable de faire la lumière sur les crimes contre l’humanité commis dans le passé. Mais n’y a-t-il pas urgence à combattre l’esclavage héréditaire, qui sévit encore au Mali, au Niger, en Mauritanie ? Ou les abominables marchés aux esclaves qu’organise sous nos yeux le groupe djihadiste Daesh en Irak et en Syrie ?

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