LE DIRECT

L'espionnage dans les limites de la moralité

3 min
À retrouver dans l'émission

Le renseignement pose aux sociétés démocratiques un problème fondamental : il s’agit d’une activité secrète, menée à la demande des autorités politiques, dans des sociétés qui exigent la lumière sur les actes des gouvernants , afin de pouvoir juger de leur pertinence. Ce qu’on appelle, dans votre jargon, l’accountability , le fait de devoir rendre compte.

Dans son livre « Philosophie du renseignement. Logique et morale de l’espionnage, » Isaac Ben-Israël, un universitaire israélien qui fut aussi général rappelle la fameuse maxime de Bacon : « savoir, c’est pouvoir » et celle de Machiavel : « le pouvoir corrompt ». De ses prémisses, il tire la conclusion « un savoir tenu secret corrompt en secret » parce qu’il confère un pouvoir qui ne fait pas l’objet d’un contrôle. Il poursuit en ces termes : « Cela signifie que quiconque possède une information confidentielle risque d’en faire un usage qui diffère de celui au nom duquel elle lui a été transmise (…) Plus un savoir s’accumule, plus la personne qui le détient peut être tentée de se servir indûment du pouvoir qu’il lui confère. » (p. 135, 136)

Le problème, c’est que jamais nos Etats, même les plus démocratiques, n’ont disposé d’autant de moyens d’information. Les premières interceptions de conversations téléphoniques datent des années 1890, apprend-on dans votre livre, Jean-Claude Cousseran et Philippe Hayez. Soit 15 ans à peine après l’invention de cette nouvelle technique de communication. Aujourd’hui, le numérique a fait exploser le volume des informations transmises à travers la planète et les grandes oreilles des Etats recueillent ces données gigantesques, afin de les traiter en masse.

Comme l’explique le général Keith Alexander, directeur de la National Security Agency (NSA) de 2005 à 2014 : « pour trouver l’aiguille, vous avez besoin de la botte de foin ». Ainsi, les Etats sont-ils passés de la surveillance ciblée et sélective (targeted surveillance ) à la surveillance de masse, indiscriminée, générale (mass surveillance ). Autrement dit, dans le but légitime et louable de nous protéger, nos gouvernements ont entrepris de nous espionner… Afin de travailler sur des méta-données, ils recueillent tout ce qui passe…

La vie des autres
La vie des autres Crédits : La vie des autres - Radio France

Comme toujours, lorsque le pouvoir accroît ses capacités de surveillance et d’intervention, c’est avec les meilleures intentions : nous protéger contre les nouvelles menaces, celles du terrorisme et de la cyber-criminalité, qui ne sont pas de minces affaires, en vérité. Mais on constate à lire votre ouvrage que les énormes moyens déployés par les Etats pour s’informer des menaces, afin d’aider les gouvernants à prendre les décisions appropriées ont débouché sur bien des erreurs !

Les Etats-Unis ont été totalement pris de cours par le bombardement de leur flotte, par le Japon, à Pearl Harbour . Dans les années 80, la CIA a été incapable de prévoir dans quelle direction Gorbatchev entraînait l’URSS. En 1989, le National Intelligence Council et la CIA ont analysé les mouvements de troupe irakiens en direction du Koweit comme de simples « gesticulations ». Et en 2002 et 2003, Tony Blair et George Bush ont annoncé que Saddam Hussein s’était doté d’armes de destruction massive , alors qu’il s’en était débarrassé depuis 1996. Sur la foi d’un opposant au régime irakien, Ahmed Chalabi, président de l’Iraqi National Congress, ces deux dirigeants ont entraîné leurs pays dans une guerre dont les suites se sont révélées désastreuses.

D’où la question que j’aimerais vous poser – et qui est centrale dans le livre d’Isaac Ben-Israël que j’ai cité tout à l’heure : à conditions une information, recueillie et traitée selon les règles du secret, peut-elle être considérée comme fiable ?

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......