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L'Europe, entre djihad et Poutine

5 min
À retrouver dans l'émission

Edgar Morin a raconté de façon bouleversante sa conversion à l’Europe. Il sortait du communisme, il avait participé aux luttes de décolonisation et pris l’habitude de considérer, « l’Europe comme un mot qui ment ». « Je voyais dans la vieille Europe le foyer de l’impérialisme et de la domination plutôt que celui de la liberté et de la démocratie », avoue-t-il. Mais soudain, dans les années 70, voyant cette Europe autrefois si arrogante à la merci d’un simple embargo pétrolier, « je pris conscience, et cela me bouleversa, écrit-il, que l’Europe était devenue une pauvre vieille chose. Je suis devenu un néo-Européen, parce que j’ai vu l’Europe malade et la répétition générale de son agonie . » « Le plus précieux de sa culture est désormais le plus vulnérable, et je vérifie, une fois de plus, que le meilleur est toujours fragile. » (Penser l’Europe, p. 23)

A nouveau, écrivez-vous, Alexandra Laignel-Lavastine, nous avons basculé dans une de ces époques où notre Europe, plus vulnérable encore aujourd’hui qu’hier, est menacée. Il ne s’agit plus d’un simple embargo sur les livraisons de pétrole aux pays accusés d’avoir « soutenu Israël », comme durant la Guerre des Six-Jours en 1973. Non, l’Europe doit se défendre sur deux fronts à la fois : elle est frappée, ici ou là, de Madrid à Londres en passant par Copenhague et Paris, par le djihadisme, qui offre un « grand récit » au ressentiment, une contre-culture approximative à un éventail de haines ; et elle est défiée par la puissance militaire russe, reconstituée à grands frais, comme l’atteste le défilé de Moscou, samedi dernier.

L’Europe est menacée par l’islamisme, non parce qu’il y serait particulièrement à l’offensive – il l’est partout, et l’essentiel de ses crimes, il les commet au Moyen-Orient - mais parce qu’elle moralement affaiblie. Affaiblie par l’individualisme qui mine les fondements du fameux « vivre-ensemble ». Elle est atrophiée, pour avoir trop sacrifié de son âme au culte de l’efficacité de son héritage culturel aux nécessités de l’adaptation. Elle est faible de douter d’elle-même . Elle est rongée par l’individualisme consumériste, ici ailleurs, ces valeurs fondamentales sont trahies, comme dans la Hongrie de Viktor Orban.

Elle est démoralisée par une idéologie relativiste, qui la pousse à ce paradoxe : tolérer les intolérants, excuser les assassins . Elle est aveuglée par le déni pratiquée par une partie de ses experts et de ses intellectuels, qui refusent de voir ce que tout le monde voit et de nommer par leurs noms les périls. On trouve à la violence djihadiste, à la haine des Juifs qui va dorénavant, dans notre pays, jusqu’au meurtre d’enfants, toute sorte de raisons, voire d’’excuses.

Ce qui vous irrite le plus, c’est de constater que ce grand récit dénégateur est le fait d’une partie de votre propre famille, la gauche. Celle qui provient de la sensibilité tiers-mondiste, anti-impérialiste, alter, s’imagine pouvoir passer une alliance avec les bigots les plus rétrogrades de la planète, les fanatiques les plus intolérants , contre l’ennemi commun : l’Occident coupable par essence, Israël, ce paria des nations. Cette gauche-là aurait échangé l’aspiration à émanciper les individus contre le culte des minorités les droits de l’homme et de la femme contre un communautarisme essentialisant les identités et assignant les individus à des groupes d’appartenance.

Vous relevez que la gauche issue du courant antitotalitaire, fidèle à aux Lumières et universaliste, a su, au contraire, discerner dans l’islam politique, « un nouveau monstre aux visées totalitaires ». « D’où – je vous cite – sa chasse aux hérétiques, sa prétention à régner par la terreur et à réglementer tous les aspects de l’existence. » (p. 153) Mais vous lui conseillez de mettre un peu de romantisme dans son rationalisme, des limites à ses ambitions prométhéennes.

L’Europe est faible. Elle est faible moralement, elle est affaiblie sur le plan militaire pour cause de décennies accumulées d’économies budgétaires. Elle ne saurait, concluent de bons esprits, se battre sur tous les fronts à la fois.

Certains semblent penser que, face au nouveau cycle de guerre froide dans lequel Vladimir Poutine nous fait entrer, il vaut mieux s’entendre avec les puissances islamistes conservatrices – même si elles propagent la subversion salafiste jusque dans nos banlieues. On vend des Rafales au Qatar on ne livrera pas nos deux Mistral à la Russie. D’autres estiment qu’il vaudrait mieux suivre Obama dans son pari sur l’Iran chiite et lâcher les pétromonarchies du Golfe, condamnée par l’histoire, tendre la main au dictateur syrien, moins daangereux, finalement, que les islamistes qui le combattent. D’autres encore – de manière parfaitement assumée, au Front national – prétendent qu’il vaudrait mieux se mettre à l’abri derrière la puissance russe reconstituée. Parce qu’elle est, certes, brutale, mais qu’elle est la plus déterminée dans la guerre contre le djihadisme.

Votre combat, à vous, est intellectuel, culturel. Pensez-vous conserver quelque chance de victoire, en vous dressant contre tant d’adversaires à la fois ?

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