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La démocratie au risque de la paranoïa

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Qu’est-ce que l’idéologie ? C’est un filtre qui permet de ne conserver que les informations susceptibles de conforter les préjugés de départ.

Dans La connaissance inutile, en 1988, le regretté Jean-François Revel écrivait : « Nous humons et soupesons dans un fait nouveau moins son exactitude que sa capacité à servir ou desservir un système d’interprétation , un sentiment de confort moral, un réseau d’alliances. » La véracité devient secondaire : « un fait n’est ni réel ni irréel : il est désirable ou indésirable », constatait-il, désabusé.

Revel, en essayiste exaspéré par les aveuglements de son temps, soulevait la question à laquelle vous tentez de répondre avec les outils conceptuels sophistiqués de la sociologie empirique et de la science politique : pourquoi sommes-nous si crédules, si facilement séduits par des bobards ? Alors même que nous disposons, sur l’état de notre société et du monde, d’une masse d’informations bien supérieures à celle à partir de laquelle les dirigeants politiques il y a seulement trente ou quarante ans devaient s’appuyer pour gouverner ?

Votre livre est d’une grande richesse, il comporte bien des hypothèses et les vérifie à l’aide de bien des exemples pris dans l’actualité la plus troublante. Mais il me semble que le cœur en est fourni par la formule suivante : « la concurrence sert le vrai, trop de concurrence le dessert . »

Vous considérez les informations disponibles comme un marché, « le marché cognitif ». Sur ce marché, la concurrence entre les fournisseurs d’informations est utile, parce qu’elle pousse ces fournisseurs à améliorer la fiabilité de leurs informations. Mais lorsque cette concurrence se débride, elle contraint les plus sérieux à suivre, sous peine de perdre leur clientèle. C’est disons l’effet internet .

Souvenons-nous de l’hilarant roman d’Evelyn Waugh, Scoop , qui narre comment un reporter en herbe invente une guerre civile dans un pays imaginaire de l’est africain. Journalistes et diplomates du monde entier sont envoyés couvrir un pseudo-évènement dans une ville qui n’existe pas – son nom signifie « je ne sais pas » dans la langue locale – réponse d’un autochtone à un géographe qui ne parlait pas la langue. Chacun est entraîné à inventer.

Comme vous l’écrivez, « personne ne veut prendre le risque de ne pas traiter cette croustillante information." C’est exactement ce qui se passe avec les « rumeurs » . Vous en disséquez par le menu quelques unes, comme des cas d’école. Les attentats du 11 septembre et la fausse mort de Michael Jackson, qui ont cristallisé toute une mythologie conspirationniste , vous donnent l’occasion de développer le concept du « mille-feuille argumentatif » : le rassemblement hétéroclites d’hypothèses loufoques, piochées dans des champs variés permet de brandir l’argument « tout ne peut être faux ». Or, c’est précisément cette « sédimentation » que permet et favorise internet.

Car voilà bien le paradoxe de notre époque : les professionnels de l’information, qui savent vérifier, sont devenus les otages des fabricants de rumeurs . Vous le montrez très bien à l’aide de quelques exemples qui feront grincer des dents parce qu’ils sont souvent politiquement incorrects : la rumeur de la « vague de suicides à France Télécom sous l’effet de la concurrence déchaînée dans les télécoms », alors que le taux de suicide dans cette compagnie était inférieur à la moyenne nationale et égal à ce qu’il était avant sa privatisation. La pseudo-démonstration par des rats de la dangerosité des OGM, reprise en boucle par la presse, alors que la communauté scientifique a dénoncé unanimement les expériences du militant anti-OGM, Séralini.

Mais les questions les plus graves que soulève « La démocratie des crédules » portent sur notre démocratie elle-même. La « transparence » que tout le monde réclame n’a-t-elle pas tendance à miner le socle de croyances partagées sans lesquelles il ne peut exister de confiance réciproque ? La démocratie participative est-elle un mythe, dans la mesure où les groupes sociaux sont aisés à manipuler ?

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