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La démocratie n'aime guère les grands hommes. Sauf Mandela...

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Les héros, les grands hommes, les fondateurs d’Etats, les législateurs à la Lycurgue et Solon n’ont pas bonne presse en nos temps démocratiques. La démocratie n'aime pas ceux qui s'élèvent au-dessus de la moyenne. Peut-être parce ques héros nous font singulièrement défaut, leur absence nous renvoie-t-elle à la médiocrité de l’époque : elle ne suscite plus de vocations…

En réalité, nous oscillons constamment entre une histoire à la Plutarque, à la Carlyle, qui fait des grands hommes les modeleurs inspirés de l’aventure collective , et un déterminisme historique dans le style de Taine ou Mignet, qui attribue tout à l’enchaînement des circonstances, rien ou presque à la liberté créatrice des acteurs. Pour Thomas Carlyle, historien écossais, « l’histoire universelle, l’histoire de ce que l’homme a accompli en ce monde, c’est au fond l’histoire des Grands Hommes qui ont travaillé ici-bas. (…) Toutes les choses que nous voyons accomplies dans le monde sont proprement le résultat matériel extérieur, la réalisation pratique et l’incarnation des pensées qui habitèrent dans les Grands Hommes envoyés dans le mond e » (Les héros).

Ce sont des idées qui nous paraissent bien datées aujourd’hui, et pourtant, elles ressurgissent comme malgré nous, lorsque disparaît une figure comme celle de Nelson Mandela. Alors, le culte des grands hommes, que nous pensions avoir répudié, revient comme malgré nous.

Dans le cas de Nelson Mandela, il faut tenir compte des tentatives de récupération politicienne. En France, les socialistes ont appris de François Mitterrand que la lutte contre un racisme – réel ou fantasmé – pouvait tenir lieu de programme de substitution, lorsque les idéaux du socialisme se révélaient hors d’atteinte … Mais enfin, l’émotion populaire, sincère, elle, témoigne de ce que la personnalité héroïque continue à susciter l’admiration, parmi un peuple qui, comme le nôtre, a parfois fait du culte des grands hommes un substitut à la religion : voir le Panthéon.

Pourtant, la pensée contemporaine, je le disais, n’aime pas attribuer les tournants de l’histoire à l’action de personnalités exceptionnelles. Nous avons, certes, perdu la croyance dans ces « lois de l’histoire » qui permirent aux générations précédentes de « tenir le passé pour fatal et l’avenir pour indéterminé », selon la célèbre formule d’Aron. Mais nous persistons à préférer les histoires qui parient sur par l’action lente et souterraine de forces sociales, relayées par des mutations dans les idées et croyances, plutôt que sur la libre volonté d’acteurs individuels , forçant le destin. Comment concilier cette vision, aujourd’hui dominante, avec l’admiration que suscite la personnalité de celui qui, comme Nelson Mandela, Vaclav Havel, Lech Walesa ou Aung San Suu Kyi , se dresse, dans la solitude, pour incarner l’aspiration de son peuple à la liberté ? Ce héros, qui défie l’ordre politique en place, au nom d’une idée de la justice, s’il triomphe, sera sorti de prison pour être mis aux commandes de la société nouvelle dont il avait pressenti la nécessité. Mais il a bien plus de chances de mourir dans les chaînes, que de connaître ce paradoxal triomphe…

On se souvient comment Hegel était parvenu à concilier la liberté créatrice du héros avec la nécessité historique. « Les individus historiques », disait-il, « sont ceux qui ont voulu et accompli non pas une chose imaginée et présumée, maisune chose juste et nécessaire et qu’ils l’ont compris parce qu’ils ont reçu intérieurement la révélation de ce qui est nécessaire et appartient réellement aux possibilités du temps. » (La raison dans l’histoire , p. 121). Pour Hegel, l’individu historique est celui qui, le premier, ayant pris conscience que les institutions d’un cycle historique, qui semblent solides, sont en fait rongées de l’intérieur, et prêtes à s’effondrer, leur donne le coup de grâce et impose une forme à la nouvelle ère dont il a pressenti les contours et les besoins. « Les individus historiques sont ceux qui ont dit les premiers ce que les hommes veulent . » Car « il est difficile de savoir ce qu’on veut ». (123) En gros, c’est celui qui prend conscience, le premier, de la proximité d’un changement d’époque et qui est prêt à payer de sa liberté, voire de sa vie, cette conviction.

Heureux, les peuples qui suscitent de telles vocations. Le dernier que nous ayons connu, un certain général de Gaulle, nous appelait à continuer le combat, le 18 juin 40. Depuis, reconnaissez, Régis Debray, que le moule s’est un peu perdu. Sommes-nous bien certains qu’il n’aura pas à resservir un jour ?

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