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La fatigue européenne

4 min
À retrouver dans l'émission

La dernière fois que j’ai eu le privilège d’interviewer Jacques Delors, je lui ai demandé s’il pensait qu’on pût parler d’un déclin de la France. Il m’a répondu que ce n’était pas le problème que le problème, à ses yeux, c’était le déclin de l’Europe, déclin dans lequel la France trouvait sa place.

La thèse du déclin de l’Europe a d’autres partisans de premier plan, disposant de suffisamment de recul pour dégager une vision à l’échelle de l’histoire : voir l’interview d’Helmut Schmidt dans le premier numéro de la revue Au fait.

Il en est d’autres dont nous ne prenons jamais connaissance en France, parce qu’ils ne sont pas traduits. Je pense au grand historien américain Walter Laqueur . Voilà un auteur qui a consacré plus de 10 livres à l’histoire de l’Europe, qui donne des interviews au Spiegel, et dont les livres sont commentés dans The Economist, mais dont les médias français ne veulent rien savoir.

Est-ce parce qu’après avoir prophétisé, comme tant de politologues américains, dans les années 80, le « moment européen », le « modèle européen », la « Renaissance européenne », le même Walter Laqueur a publié, coup sur coup, un livre intitulé « Les derniers jours de l’Europe : Epitaphe pour le Vieux Continent », en 2008, et cette année, à l’âge de 92 ans, « Après la chute : la fin du rêve européen » ?

L’Union européenne a, en effet, incarné le modèle vertueux d’un ensemble post-national régi par le droit, pacifique et écologique, doté d’Etats-providences généreux et adaptés à toutes les circonstances de la vie permettant à des populations diverses, d’être bien éduquée et de vivre longtemps en bonne santé. L’union européenne a été et reste encore un acteur politique influent sur la scène mondiale, grâce à la force d’attraction de son fameux « grand marché » et le soft power de sa culture… Mais on sent que la crise a laissé l’Europe sur le bas-côté de la route .

Aujourd’hui, il n’est question que de pays s’enfonçant dans le chômage de masse, comme la Grèce et l’Espagne de divergences entre économies qui menacent de faire éclater la monnaie unique de banques dont les bilans ne sont pas épurés et qui manipulent leurs taux d’intérêt d’Etats incapables non pas d’équilibrer leurs comptes, mais même de limiter leur taux d’endettement au niveau qu’ils se sont engagés à ne pas dépasser par toute sorte de Traités. Il n’est question de croissance poussive ou nulle, de populations vieillissantes, qui hésitent à miser sur l’immigration pour tenter de maintenir un niveau d’actifs susceptibles de faire fonctionner vaille que vaille leurs Etats-providences non financés. Mais le plus grave, aux yeux de Walter Laqueur, c’est la « fatigue » européenne un mot français qui prend un sens plus fort en anglais, où il désigne un mélange de lassitude et d’épuisement. Fatigue de tenir son rôle dans le monde, fatigue d’avoir à faire face aux multiples défis que nous lancent les émergents sur le plan commercial, les Russes dans notre pré carré…

Laqueur, né en Allemagne en 1921, cite Schopenhauer et impute notre faiblesse à un manque de vouloir-vivre. Il diagnostique une « volonté faible », une « inertie », un manque de confiance en soi.

Le pire, c’est la tentation, qu’on sent monter, de tourner le dos au monde tel qu’il va, de fermer sa porte et de se replier sur nos jolis paysages, nos splendides cathédrales et nos vieilles recettes. Puisque les défis sont trop difficiles à relever, on croit pouvoir s’en protéger par d’épaisses murailles et laisser le monde aller, sans nous désormais, sa course folle…. La tentation de la ligne Maginot : plutôt que de tenter la mise à niveau, l’utopique « ils ne passeront pas »…

Deux signaux sur lesquels j’aimerais avoir votre sentiment. Les sondages montrent qu’en Grande-Bretagne, un pays dynamique et ouvert sur le monde, moins atteint, semble-t-il, par notre « fatigue », la moitié des électeurs se déclarent prêts à voter en faveur d'une sortie de l'Union européenne. Mais au même moment, en Ukraine , des dizaines de milliers de gens campent dans la rue et affrontent la police pour affirmer leur volonté d’arrimer leur pays à l’Union européenne plutôt qu’à la Russie….

Alors l’Europe fait-elle envie ou pitié ?

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