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La France pauvre

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Il y a un paradoxe français. Nous sommes le pays le plus social d’Europe, après le Danemark, par le montant des prestations sociales. Nous y consacrons 33 % du PIB, devant la Suède, l’Allemagne et la Grande-Bretagn e, mais derrière le Danemark, avec 33,4 %.

Et cependant, les Français sont, de tous les Européens, ceux qui se sentent le plus menacés par la pauvret é. Selon un baromètre CSA pour Les Echos, si 11 % des sondés ont le sentiment d’être pauvres, 37 % se disent en train de le devenir. Oui, c’est presque la moitié de la population de notre pays qui se sent glisser vers la pauvreté ou y être déjà plongé. Comment expliquer ce hiatus ?

Comme l’écrit Denis Clerc dans un excellent livre consacré à La paupérisation des Français, « le premier front de lutte contre la pauvreté ne se situe plus sur le terrain des prestations sociales, comme on l’a longtemps cru… Il se situe aujourd’hui sur le terrain du marché du travail », avec le développement des « emplois indignes » qui « se multiplient pour répondre aux besoins de flexibilité des entreprises ». (56)

Notre économie ne crée pas suffisamment d’emplois . Du coup, notre marché du travail est devenu, au fil du temps, extrêmement sélectif. Le taux de chômage des « décrocheurs », ces anciens élèves du secondaire qui en sont sortis sans aucun diplôme est ahurissant. Or, ils forment près de 17 % des effectifs d’une classe d’âge. Combien d’entre eux échapperont à la trappe à pauvreté ? Pour Denis Clerc, ils sont les successeurs de notre ancien sous-prolétariat urbain, vivant de la « débrouille », enfoncé dans la marginalité sociale. Mais les autres ne sont pas à l’abri non plus.

Les entreprises, à la recherche d’effectifs ajustables en fonction de la demande, embauchent de plus en plus en CDD, en intérim, en « stages rémunérés », avec à la clé beaucoup de temps partiel subi . Cela crée des situations insupportables, à cheval entre l’emploi et le chômage , des horaires de travail épuisants, des revenus misérables, des droits sociaux a minima.

Mais si les Français se sentent davantage menacés par la pauvreté que tous les autres Européens, c’est parce que le chômage, chez nous, est d’autant plus insupportable qu’il est plus difficile d’en sortir . On a vite épuisé ses droits à indemnisation. Et ensuite, comme écrit encore Denis Clerc : « ce ne sont pas les allocataires qui ne veulent pas de l’emploi, mais les employeurs qui ne veulent pas des allocataires. » (89) En France, lorsqu’on sort de l’emploi classique, c’est trop souvent pour toujours. Et à présent, nous le savons.

Denis Clerc fournit plusieurs tableaux fort instructifs, notamment celui qui montre l’évidente corrélation entre le taux de pauvreté et le taux d’emploi . Sans surprise, plus le pourcentage de la population disposant d’un emploi est élevé, moins la pauvreté frappe : Suisse, Danemark, Suède, Pays-Bas, Autriche… On retrouve, en tête du classement, les habituels bons élèves. L’idée selon laquelle il suffirait de pousser les séniors vers la retraite anticipée, pour dégager des postes pour les jeunes est donc erronée. D’ailleurs, nous y avons renoncé.

Mais la pauvreté laborieuse n’est pas toute la pauvreté. Si près de 500 000 ménages, dont les revenus tirés du travail demeurent très insuffisants pour assurer leur survie, bénéficient du RSA activité, 1 600 000 personnes perçoivent aujourd’hui le RSA socle . Le coût du RSA approche déjà, pour notre budget social, les 10 milliards d’euros.

L’ensemble des mesures du Plan de lutte contre la pauvreté, annoncé par le Premier ministre, qui comporte une revalorisation progressive du RSA, devrait coûter un milliard d’euros supplémentaire dès l’an prochain, puis entre 2 et 2 milliards et demi par an en rythme de croisière, à partir de 2017. Personne ne sait comment cela sera financé . Et rien ne dit que cela rendra les Français moins pessimistes sur leur avenir. Nous prenons conscience qu’il ne s’agit pas d’une crise – dont on pourrait sortir et tout recommencer comme avant – mais d’un changement d’époque, appelant un peu plus d’imagination… Les pauvres veulent du travail, pas des aumônes.

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