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La passion jalouse

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Si René Girard avait raison il n'est de désir que mimétique.

Si René Girard avait raison, alors il n’est de désir que mimétique. On ne vise la possession d’un objet que parce qu’il est convoité, ou déjà possédé, par un tiers. Et alors c’est Proust, jaloux pathologique, qui a donné la meilleure mouture de la passion amoureuse.

Car ce qui excite la passion chez Proust, c’est l’obstacle même à la possession. Ainsi de l’entichement d’Odette chez Swann. Ce dernier n’en prend conscience que le soir où, lors d’un dîner chez les Verdurin, elle est absente. Ensuite, les fuites, les esquives d’Odette - tous ces soirs où elle se prétend « trop fatiguée » pour « faire catleya », en provoquant la privation de Swann, exacerbent sa fringale. Car les soirs « sans » pour Swann sont des soirs « avec » pour d’autres. Et la jalousie tourne au délire chez l’amoureux, qui prend un plaisir masochiste à imaginer sa maîtresse dans les bras de tel ou tel.

Sa délectation morose consiste également à confronter les infidélités d’Odette à sa médiocrité même. Elle est bête et vulgaire et d’ailleurs, elle n’est pas « son genre » ; bref, elle ne le mérite pas, lui, le dandy raffiné, l’homme du monde que s’arrachent tous les salons. Pourtant, tout en le sachant, il la désire furieusement, abominablement. Justement parce qu’elle le trompe avec la terre entière. Une lettre anonyme lui confirmera, à la fin de sa passion, « qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes, de femmes et qu’elle fréquentait les maisons de passe. » (p. 356) Bref, la valeur érotique de cette demi-mondaine apparaît démultipliée par la multitude des lits où elle s’est couchée.

Comme Nicolas Grimaldi l’a bien vu, l’amour confondu avec la jalousie imprègne toute l’œuvre de Proust. En un sens, chez lui, la jalousie précède même l’amour. C’est à travers la jalousie qu’un personnage prend conscience de sa passion. Et c’est la jalousie qui entretient la flamme de cette avidité, par définition insatiable. Car les « prisonnières » finissent toujours par obtenir des permissions, au cours desquelles Dieu sait ce qu’elles font de leur corps…

Mais Proust va plus loin. Il anticipe les analyses en termes de « société de consommation », qui sont aussi présentes chez Girard. Pour lui, nos convoitises sont historiquement et socialement conditionnées. Il écrit « que les objets de nos goûts, écrit-il, n’ont pas en eux une valeur absolue, mais que tout est affaire d’époque, de classe, consiste en modes, dont les plus vulgaires valent celles qui passent pour les plus distinguées (Pléiade I, 247)

Mais je ferais remarquer qu’avec ce genre de théorie, Adam et Eve n’auraient pas eu de descendance. Car comment Adam aurait-il pu désirer une Eve – que, par définition, ne convoitait aucun rival ? Pas de triangle amoureux au Jardin d’Eden.

C’est pourquoi on peut préférer l’idée nietzschéenne selon laquelle c’est le faible, l’homme du ressentiment, qui se détermine en fonction d’autrui, qui s’aligne sur le goût des autres ; alors que le noble coeur, lui, « agit et croît spontanément et ne cherche son antithèse que pour se dire un oui à lui-même. » (Pour une généalogie de la morale, I, 10) Mais peut-être sommes-nous devenus des êtres de ressentiment, incapable de revendiquer ce qu’aucun autre ne désire en concurrence avec nous. Ce serait une des conséquences de la consommation de masse.

Dans les Tusculanes VII, Cicéron écrit : « On appelle envie la tristesse que nous cause le bonheur d’autrui, et un bonheur qui ne nous nuit en rien… On appelle basse jalousie, la tristesse qui naît en nous ou bien de ce qu’un autre possède un bien après lequel nous avons inutilement soupiré ; ou de ce qu’il jouit comme d’un bien dont nous voudrions jouir seuls. Il y a une noble jalousie qui nous rend les émulateurs de la vertu que nous admirons chez autrui. » Cette jalousie, qui prend la forme d’un besoin d’émulation et qui nous tire vers le haut, contraste avec le mépris de soi qu’inspire au héros proustien la conscience aiguë qu’il a de désirer des êtres très inférieurs à lui-même. Ne vaut-elle pas mieux ?

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