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La Princesse de Clèves, héroïne des bobos ?

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À retrouver dans l'émission

J’avais été agréablement surpris de voir tant d’excellents esprits courir au secours de la Princesse de Clèves, prise à partie par Nicolas Sarkozy . Qu’en 2009, des gens se rassemblent, par grand froid, place du Panthéon, pour participer à un « marathon de lecture » d’une œuvre transpirant un jansénisme aussi implacable , une morale aussi exigeante , m’avait rempli d’admiration. Pensez que cette apologie du renoncement et de la fidélité par-delà la mort puisse encore séduire nos contemporains, astreints à la jouissance immédiate et à la consommation accélérée d’autrui, voilà qui m’apparaissait comme une secrète protestation morale contre la dégradation de nos mœurs et notre manque de vertu.

Car enfin, cette « morale du grand siècle » ne se situe-t-elle pas aux antipodes de la nôtre ? Là, le souci de sa « gloire », le sens des convenances, la maîtrise de soi, ici « jouir sans entraves » « sans tabous ni limites »… Deux époques se font face et les œuvres inspirées par chacune d’entre elles ne plaident pas vraiment en faveur de la nôtre. Alors oui, Nicolas Sarkozy avait dit son étonnement de voir l’œuvre de madame de Lafayette inscrite au programme du concours de recrutement d’attaché territorial. C’était, d’après lui, le fait « d’un sadique ou d’un imbécile ». Et bien sûr, il avait tort.

Aussi lorsque, quelques années plus tard, en décembre 2011, feu Richard Descoings, alors directeur de Sciences Po, annonça la suppression pure et simple de l’épreuve de culture générale , j’attendais, de la part des mêmes milieux qui avaient si bien su se mobiliser contre le président, une mobilisation sans faille contre le directeur. Ca cette fois, on ne guillotinait pas la seule Princesse, mais avec elle toute la littérature, les beaux-arts, bref l’héritage.

Or, Libération, pour prendre cet exemple, qui publiait en novembre 2006, une tribune de Christine Lapostolle portant les couleurs de la Princesse, avait changé de ton en décembre 2011. En 2006, « remettre en question l’intérêt d’enseigner Shakespeare ou la Princesse de Clèves à la jeunesse française, c’est-à-dire maghrébine, turque, portugaise, thaïlandaise, est un parti pris dégueulasse. C’est une offense pour l’humain, un renoncement grave », lisait-on. En 2011, changement de ton : « Ce que met en lumière cette polémique, c’est l’attachement des individus au système qui les a produits. Si l’ordre social tend à se perpétuer, c’est que de larges fractions de la classe dominante s’attachent à conserver leurs privilèges, en maintenant les dispositifs d’exclusion. »

Ainsi vont les bobos, applaudissant d’un côté, ce qu’ils dénoncent de l’autre, selon l’identité de l’émetteur.

Vous me direz que les œuvres de l’esprit, et en particulier les subtilités de l’amour-propre et de la galanterie, la question du code d’honneur à la Cour de France sous règne du roi Henri II, mort dans un tournoi, ne nous parlent guère, à nous gens du XXI° siècle. Et c’est vrai, nous avons d’autres urgences. Marcel Bozonnet , vous qui défendez le texte de Madame de Lafayette seul sur scène depuis 17 ans, vous êtes un homme de théâtre qui a des convictions. On se souvient comment vous avez perdu la direction de la Comédie Française, sous le ministère Donnedieu de Vabre pour avoir fait retirer Peter Handke de la programmation : vous n’aviez pas apprécié que l’anticonformiste aille jusqu’au soutien au boucher Milosevic. « Se déprendre de toute opinion internationale », clamait l’écrivain autrichien sur la tombe du criminel de guerre serbe. Certains avaient réclamé qu’on n’assimile pas un auteur à ses dérives idéologiques en tant que citoyen.

Depuis, vous avez soutenu un certain nombre d’initiatives en faveur des populations syriennes, massacrées par le régime Al-Assad. Vous étiez à l’origine de la pétition, signée notamment par Ariane Mnouchkine, Patrice Chéreau et Denis Podalydès, l’été dernier en Avignon. Vous avez participé à la soirée organisée par le Collectif du 15 mars, en octobre dernier, à l’Odéon, pour la démocratie en Syrie . Les gens du spectacle, après avoir été beaucoup critiqués pour leurs engagements – ça ne leur coûte pas cher, disait-on – n’auraient donc pas tous renoncé à sensibiliser l’opinion publique ? Il y aurait donc des assassins et des victimes ? Un bien et un mal ? Je croyais l’esprit du temps, désabusé et revenu de tout. Pas vous ?

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