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La prostitution est indéfendable parce qu'elle a changé de nature

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On peut reconnaître à Frédéric Beigbeider une certaine constance, puisqu’il a publié dans le numéro de septembre 1990 du magazine Lui, à l’époque où j’en étais rédacteur en chef (un collector, avec Arielle Dombasle en couverture…) une Proposition de Loi – parfaitement imitée des vraies, celles de l’Assemblée nationale – « tendant à autoriser la réouverture des maisons closes ». A présent, devenu à son tour rédacteur en chef de Lui, il patronne le manifeste des « 343 salauds » publié par le magazine Causeur . Il a de la suite dans les idées, Frédéric, mais il mélange tout. Le gai Paris et la traite des êtres humains. Je m’explique.

Ce manifeste est, comme sa vieille Proposition de Loi, parodique . Puisqu’il fait référence à la fois à l’appel de 343 femmes pour le droit à l’avortement de 1971 et au fameux slogan de SOS Racisme, Touche pas à mon pote, détourné en « touche pas à ma pute ». D’emblée, cet démarquage, insolent et ludique, d’anciens et vénérables combats, est marqué par un style d’époque : cette frivolité hédoniste, cette ironie supérieure, cette manie du second degré appartiennent aux codes du libéralisme-libertaire - idéologie à la fois consumériste et transgressive des rejetons attardés d’un Mai 68 qui aurait mérité une autre descendance…

La morale, c’est vilain. Interdire, c’est défendu. Un seul programme : jouir sans entraves, sans tabous, ni limites. Même pas la dignité d’autrui… Tout ce qui reste d’un catéchisme terriblement daté , dont a oublié qu’à l’origine, il confondait la libération du désir avec l’émancipation du prolétariat…

Mais enfin, ouvre les yeux, Frédéric ! Le business du sexe tarifé sous contrainte n’a rien à voir avec le French cancan et les p’tites femmes de Paris, même dans leur version Palace-Bains Douches des années 80 ! Ancien rédacteur en chef d'un magazine érotique, je ne saurais être accusé de puritanisme ! Mais la prostitution n'a rien à voir avec la libération des moeurs.

D’après l’ONU, en l’an 2000, le chiffre d’affaires de la prostitution serait de 7 milliards de dollars . De quoi acheter bien des consciences... D’après Interpol, un proxénète gagne 110 000 Euros par an par fille , lorsqu’il la fait travailler en Europe de l’ouest. La même source estime à un minimum 300 000 le nombre de femmes importées de l’Europe de l’est sur les trottoirs de l’Europe de l’ouest. La Moldavie, l’Ukraine et la Bulgarie sont les premiers bassins de recrutement, parce que ce sont les pays les plus pauvres. Beaucoup transitent par l’Albanie, où, sur de véritables marchés aux esclaves, ces femmes sont estimées et vendues. Derrière viennent les Africaines, à qui on a volé leurs passeports et dont on menace de représailles la famille restée au pays en cas de « mauvaise conduite »….

Tout le long de la route, ces malheureuses auxquelles on a généralement menti sur l’activité à laquelle on les destinait, sont revendues, séquestrées, violées, battues, droguées , avant d’arriver sur leur lieu de destination. Pour avoir une idée de leur sort, lisez Purge de Sofi Oksanen, un roman, certes, mais bien documenté. Des mafias prolifèrent sur ce trafic d’êtres humains. Ce sont elles qui se dissimulent derrière les prétendues associations de défense du droit à la prostitution. Elles qui animent des lobbies chargées d’obtenir je ne sais quelle reconnaissance pour je ne sais quel « métier » - les « travailleuses du sexe ». Mais enfin, nul n’aspire sérieusement à l’esclavage, sinon au sein de jeux érotiques entre personnes parfaitement libres du rôle qu’elles y assument.

Je comprends l’inquiétude de certains devant la tendance de l’Etat à s’immiscer de plus en plus dans nos vies privées à vouloir régenter nos relations, nos comportements et jusqu’à notre vision du monde, en fonction des idéologies du moment. C’est de cette préoccupation que témoigne le magazine Causeur. Et le féminisme aujourd’hui, comme l’hygiène hier, ou encore les lois mémorielles, récemment, peuvent aisément être instrumentalisés de cette manière.

On connaît la fameuse diatribe de Tocqueville : « Au-dessus des citoyens, s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril, mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »

Mais nous parlons aujourd’hui, avec la prostitution, de toute autre chose - le ravalement du corps humain au statut de marchandise . Comme l’écrivent les trois auteurs d’un autre texte publié en contrepoint du « Manifeste des 343 salauds », dans le même numéro de Causeur, « Il existe une cohérence dans la lutte contre la marchandisation de l’humain, qu’il s’agisse du recours à la prostitution, au trafic d’organes ou aux mères porteuses. Tout est lié. » En effet.

Avec cette merchandisation, et la mondialisation, la prostitution n’a-t-elle pas changé de nature ?

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