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La question de l'islamisme clive les intellectuels

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Certains font le parallèle avec les années trente . Les uns, pour évoquer la montée d’un racisme anti-musulman, qui jouerait le même rôle que l’antisémitisme d’alors. L’opinion publique, exaspérée par la montée du chômage et le tassement de son niveau de vie, se chercherait des boucs-émissaires à nos échecs collectifs . Elle les trouverait dans les derniers arrivés. "Je ne dis pas que le risque qui nous menace c'est le risque fasciste, mais je pense que les ressorts de l'usage de l'islamophobie aujourd'hui sont un peu les mêmes que les ressorts de l'usage de l'antisémitisme" dans les années 30, estime ainsi Cécile Duflot. De manière plus prudente, c’est la thèse que soutiennent aussi les auteurs de l’essai Les années trente sont de retour , Renaud Dély, Pascal Blanchard, Claude Askolovitch et Yann Castaut.

Philippe Corcuff voit dans l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française un « parallèle » avec celle de Charles Maurras. Que le premier soit Juif et le second antisémite ne trouble pas son raisonnement. En effet, je le cite : « Charles Maurras, père de l’Action française, pole d’extrême droite et d’antisémitisme dans les années 30, est élu à l’Académie française en 1938 dans un contexte antisémite. En 2014, Alain Finkielkraut est élu à l’Académie française dans un contexte islamophobe alors qu’il joue avec le feu sur des thèmes islamophobes » . L’islamophobie aurait simplement pris la place de l’antisémitisme mais les mêmes facteurs idéologiques et sociaux seraient à l’œuvre. Qu'importe si l'islam est, comme le christianisme, une religion prosélyte à vocation universelle. Ce qui n'est pas le cas du judaïsme.

Je suis Charlie
Je suis Charlie Crédits : The rational Argumentation - Radio France

Mais pour d’autres, ce que la période peut avoir de comparable aux années trente, ce serait le refus de voir la montée des périls charriés par le radicalisme islamiste le lâche aveuglement d’une Europe qui, jusqu’au bout, crut qu’il y aurait moyen de trouver un compromis acceptable avec le « chancelier Hitler » et d’éviter la confrontation en lâchant du lest.

Ainsi, dans une interview au Figaro, samedi dernier, Jeannette Bougrab, ancienne présidente de la Halde et compagne de Charb, assassiné par des terroristes, déclare : « Je fais le parallèle avec Le Monde d’Hier de Stefan Zweig. (…) Retraçant la chronologie des évènements, il montre que le suicide européen était prévisible. Il regrette que les prémisses de la Shoah n’aient pas alerté les gouvernants. Il écrit ainsi : « Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque . ». Fin de citation de Zweig.

Et Jeannette Bougrab d’ajouter : « Ma crainte, c’est que les prémisses sont là et visibles, ils nous sautent aux yeux (elle vient de faire allusion aux crimes commis par le Gang des barbares, Mohamed Merah, Mehdi Nemmouche, les frères Kouachi et Amedi Coulibaly) et pourtant, nous n’en tirons aucune conséquence. » Et de faire le parallèle avec « la décennie noire » en Algérie , d’où venaient ses propres parents.

Comme l’écrit Boualem Sansal, au début, on n’y a pas pris au sérieux le phénomène de radicalisation des islamistes. On a minimisé la radicalité de leurs revendications, on les a traités comme une sorte de folklore. Et puis, les affrontements entre eux et l’armée ont fait 1500 000 morts. « Nous n’avons pas toujours mesuré la gravité des évènements, le fait que nous sommes entrés en guerre », dit encore l’ancienne présidente de la Halde, née d’un père ouvrier métallurgiste. Elle s’en prend nommément à Edwy Plenel, qu’elle identifie avec ce qu’elle appelle « l’alliance rouge-verte », mais rend hommage à la lucidité de Michel Onfray.

Avec cet exemple, on voit bien que notre intelligentsia est en train de se fracturer selon des lignes de clivage qui ne » recoupent pas celles d’autrefois. Jeannette Bougrab est inscrite à l’UMP, tandis Michel Onfray se reconnaît dans une gauche libertaire, inspirée d’Albert Camus.

On voit d’anciens défenseurs d’une laïcité pure et dure se prononcer pour d’étonnants accommodements avec des bigots fanatiques. Comment peuvent-ils tolérer des positions en matière de droits des femmes et des homosexuels qui débordent celles de l’extrême droite ? A l’autre bord, une Elisabeth Badinter dénonce – je cite « le complexe de culpabilité face à des populations symbolisant les anciens colonisés », qui aurait favorisé, dans les rangs de la gauche, « la montée du communautarisme, cette idée que tous les rituels culturels ou religieux, y compris les plus intégristes, sont respectables et doivent être respectés. »

On a longtemps reproché à nos intellectuels de disserter du sexe des anges – ou de la théorie du genre.., tandis que le commun des mortels se débattait avec les fins de mois difficiles. L’inquiétude du pouvoir politique devant le risque d’être lâché par les intellectuels, après avoir déjà perdu les ouvriers, puis les créateurs (pour cause de baisse du budget de la culture et d’abandon d’Hadopi) démontre que vous êtes à nouveau écoutés. Quels sont les périls qui se profilent à notre horizon pour qu’on ait à nouveau recours à nos vigies habituelles, les intellectuels ? Quelles tempêtes voyez-vous venir, qui auraient échappé à nos experts, réputés avoir la vue trop basse ?

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