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La société diversitaire versus la République civique

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A propos du livre de Mathieu Bock-Côté, Le multiculturalisme comme religion politique.

  • Vous voulez revenir sur la polémique déclenchée par la publication dans les colonnes de Libération d’un article sur les « nouveaux antiracistes ».

Oui, d’autant que cette polémique se poursuit, en réponse à l’éditorial inquiet publié par Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération. Joffrin y pointait notamment la contradiction entre un discours qui prétend dénoncer toute forme d’essentialisation lorsqu’il s’agit des minorités, mais qui essentialise la culture française, lorsqu’elle est qualifiée de « post-coloniale par nature ». Il s’inquiétait aussi de voir le pseudo-concept d’islamophobie brandi par ces nouveaux militants. Ainsi « détourné de son objet », écrit-il, « l’antiracisme se mue en défense d’une religion ». Il a raison. Si la critique de l’islam est assimilée au racisme, alors le blasphème devrait être puni par les tribunaux. Et la République laïque deviendrait une République islamique.

Les réponses que publient son journal montrent combien la gauche est aujourd’hui divisée sur la question. Face à un antiracisme traditionnel, qui s’inscrit dans le prolongement historique de la lutte pour la reconnaissance de l’innocence de Dreyfus, sont apparus des mouvements franchement communautaristes. Les dreyfusards défendaient la justice et l’universalité des droits de l’homme. Les prétendus « nouveaux antiracistes » défendent les leurs, hors toute visée universaliste, réclamant non pas l’égalité, mais bien des droits particuliers.

Ce débat ne devrait pas demeurer cantonné à la gauche intellectuelle française. J’invite nos auditeurs à découvrir le livre du politologue conservateur québécois Mathieu Bock-Côté, Le multiculturalisme comme religion politique, que publient cette semaine les Editions du Cerf.

Bock-Côté y fait l’archéologie de l’idéologie multiculturaliste. A ses yeux, elle ne couronne pas le processus d’égalitarisation de la société démocratique, non elle a pris la place du marxisme. C’est, en effet, en partant à la recherche d’une classe rédemptrice, susceptible de remplacer le prolétariat comme agent d’une transformation totale, que les repentis du communisme sont tombés sur « l’autre ». Dès lors, la politique des identités s’est substituée à la lutte des classes. Et la critique culturelle a pris la place de la transformation économique ; les réformes de société ont pris le pas sur l’Etat-providence.

Mais la gauche ne se s’est pas aperçue qu’avec ce changement de paradigme, la lutte pour l’égalité avait changé de nature : ce n’est plus de l’égalité entre les citoyens qu’il est question, mais de la concurrence entre les groupes, identifiés à des "identités collectives".

Notre nouveau paradis sur terre, celui qu’on nous invite à célébrer, même si nous éprouvons des doutes sur l’harmonie de son fonctionnement, écrit Bock-Côté, c’est la société diversitaire. Une société « sans norme de convergence », sans culture commune, sans autorité, institution, ni verticalité ; et surtout déconnectée de tout rapport avec ce que fut l’Etat-nation, donc avec la citoyenneté authentique, celle qui s’inscrit dans un peuple et un territoire.

Cette idéologie de substitution a provoqué une réécriture de l’histoire qui tourne au procès de la civilisation occidentale tout entière ; puisque son déploiement serait entièrement raciste et criminel. Ainsi, en France, le patriotisme, restauré par de Gaulle, est désormais associé à Vichy et à Pétain… Il s’agit de miner les identités nationales, en taxant celles des Européens de racistes par essence, intolérantes à l’autre. Sans que les identités minoritaires, elles, ne soient jamais questionnées. De même, le devoir d’intégration aurait subi une « inversion » dans la mesure où les minorités seraient appelées à définir elles-mêmes les conditions qu’elles posent à leur participation à la vie commune, sans que la nation historique ne puisse rien exiger d’elles.

Les sciences sociales, de leur côté, auraient été mobilisées par les pouvoirs publics, afin de fournir une caution intellectuelle à un projet d’éradication des cultures nationales. Elles serviraient à reformater radicalement la société, rétive à la mutation à laquelle est invitée.

On conseillera à Bock-Côté la lecture d’une étude de Gadi Taub publiée par le journal de gauche israélien Haaretz sur la genèse du multiculturalisme en Europe et en Israël. L’oppression ne provient pas nécessairement du groupe central de la société, met en garde Taub ; certains types d’assujettissement proviennent des marges. En outre, l’intersectionnalité des luttes est un mythe : les Black Panthers n’étaient pas féministes et le fait que le Hamas soit né de l’occupation par Israël de la bande de Gaza ne fait pas de cette organisation un mouvement de défense des droits de l’homme. Un chapitre des Unpopular Essays de Bertrand Russell est intitulé The fallacy of the Superior Virtue of the Oppressed. L’idée fause que l’opprimé est doté d’une vertu supérieure. A méditer.

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