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La vie intellectuelle s'atomise

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Les intellectuels ne se reconnaissent plus, ni dans les courants politiques, ni dans les chapelles théoriques d'autrefois.

Que n’a-t-on dit de l’esprit d’orthodoxie, des ravages de l’embrigadement, de la réduction moutonnière de la pensée à l’ère des masses ! Les intellectuels étaient régulièrement accusés de céder plus facilement que les autres catégories sociales à l’attrait des idéologies les plus simplistes et les plus extrémistes. Dans son essai sur l’esprit d’orthodoxie, Jean Grenier, l’ancien professeur de philo à Alger de Camus, en donnait deux raisons. Primo, l’intellectuel engagé est la plupart du temps un ancien dilettante, qui adhère au Credo le plus catégorique, afin de se punir des libertés qu’il s’est autorisées autrefois. Ce qui le rend, par compensation, intransigeant et sectaire. Secundo, à la différence des professions engagées dans des activités concrètes, il n’a pas à subir les conséquences immédiates de ses décisions. Prôner des idées absurdes passera pour une forme d’originalité et peut lui valoir l’admiration de ses pairs.

Pourtant les choses ont changé au cours de ces dernières décennies. L’ère de l’intellectuel engagé n’a pas bien survécu à la disparition de Jean-Paul Sartre, en 1980. Dés l’année suivante, la gauche au pouvoir se demandait où étaient passés les intellectuels de gauche ?

Mais s’ils avaient pris quelques distances avec l’enrôlement politicien d’autrefois, avec les sectes extrémistes, nos intellectuels étaient cependant affiliés à des chapelles théoriques bien identifiables. Il y a trente ans, écrivait récemment David Brooks dans le New York Times, on avait des paléoconservateurs et des néo-conservateurs, des modernistes et des post-modernistes, des communautariens et des républicains, des straussiens et des déconstructivistes, des féministes et des post-féministes… Aujourd’hui, estime Brooks, les penseurs se méfient des agrégats et des chapelles. Lorsqu’ils s’adressent au public, ils demandent à être identifiés par la discipline qu’ils exercent.

Du coup, la vie intellectuelle s’atomise. C’est peut-être la raison de la récente émergence, chez nous, de ces nouvelles stars que sont Alain Finkielkraut, Michel Onfray, ou Régis Debray. Ce sont des hommes seuls, en rupture véhémente avec tout ce qui ressemble à un clan, à une chapelle, et en particulier avec leur propre famille d’origine. Internet et les réseaux sociaux ont beaucoup accompagné ce phénomène. Car le twitt remplace la signature en bas d’un manifeste. On s’y exprime sous son propre nom et non pas dans le cadre d’un mouvement. La vie intellectuelle n’échappe pas à un processus d’individualisation, qui est d’ordre général.

Nous vivons, poursuit Brooks, l’ère de la start-up culturelle. Entendons que les esprits aiment encore se regrouper, mais de manière ponctuelle autour d’un projet précis, en équipes réduites, mobiles, facilement reconfigurées. A cent lieues de l’esprit d’orthodoxie que supposaient les engagements de naguère. Ceux-ci fournissaient pourtant des outillages commodes pour démarrer dans la vie intellectuelle : ils structuraient les personnalités, proposaient des visions du monde cohérentes, un réseau de socialité qui accompagnait souvent l’intellectuel durant toute sa carrière, quels que soient les évolutions ultérieures.

Comme le dit Jean-Pierre Le Goff dans Malaise dans la démocratie, qui vient de sortir, l’individualisme démocratique, Tocqueville l’avait bien vu, est une médaille à deux faces. Sur l’une, il est la résultante du mouvement vers l’émancipation du sujet des démocraties modernes, le prix de son autonomie. Mais cette désaffiliation, si elle est synonyme de liberté, se paye, et c’est l’autre face de la médaille, d’une déliaison, d’une tendance au repli sur la sphère privée. Est-ce bien ce qui est en cours chez les intellectuels ?

Ou assistons-nous plutôt à une recomposition du champ à partir de questions bien différentes de celles d’autrefois, telles que le défi lancé au monde entier par le terrorisme islamiste ? Questions qui remettent en cause, en les transcendant, les clivages anciens.

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