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L'austérité, ça peut marcher

5 min
À retrouver dans l'émission

La doxa médiatique locale va répétant que la mise en place de politiques budgétaires restrictives dans les pays du Sud de l’Europe y a déprimé l’activité que ces politiques de rigueur sont la cause du chômage de masse qui frappe leurs populations et les pousse dans les bras des partis populistes ; et qu’en outre, elles rendent l’objectif qu’elles se sont fixées inopérantes – le rééquilibrage des comptes publics, en l’absence de croissance et donc de rentrées d’impôts devenant toujours plus problématique.

Si leur échec est avéré, pourquoi ces gouvernements persisteraient-ils à imposer à leur pays des politiques manifestement impopulaires ? C’est qu’ils sont, dit-on, victimes de mauvaises influences…

Qui donc a eu l’idée d’infliger à ces populations, connues pour leur joie de vivre, une médecine d’autant plus amère que, non contente de ne pas soigner le malade, elle le tuerait à petit feu à coups de diètes et de saignées… Mais c’est la méchante sorcière Angela Merkel ! Et pourquoi se montre-t-elle si cruelle ? Quel est l’obscur désir de revanche, qui la pousse à imposer des cures d’austérité aux heureux habitants de ces paradis ensoleillés ? Sous certaines plumes, on n’est pas loin de l’explication culturaliste : on voit pointer la mise en accusation, traditionnelle chez les catholiques, du goût protestant et nordique des mortifications , des exigences morales écrasantes…. Un peu plus, vous verrez, ce ne sera plus Hayek contre Keynes, mais Bergman versus Fellini, Schopenhauer face à Goldoni…

Hé bien regardons les faits. Quels sont les pays qui ont fait sérieusement le pari de la rigueur en Europe ?

L’Allemagne, d’abord, qui avait laissé filer ses déficits publics, comme les autres au plus fort de la crise et qui, depuis deux ans, a renoué avec les excédents tout en ayant ramené le chômage sous les 7 % et ayant fortement augmenté les salaires de 800 000 employés des services publics.

Sans parler de toute l’Europe vertueuse, qui parvient, elle, à équilibrer ses comptes publics, sans que cela se traduise par du chômage – Kemal Darvis estime que les excédents commerciaux cumulés du Danemark, de la Suède, de la Suisse, de la Norvège, de l’Allemagne, des Pays-Bas et de l’Autriche dépassent largement celui de la Chine….

Mais prenons surtout l’exemple britannique , car s’il y a un pays en Europe qui a coupé à la hache dans les dépenses publiques, c’est bien celui-là. Depuis leur arrivée au pouvoir, les conservateurs se vantent d’avoir réduit le budget de l’Etat de 1 % en moyenne par an. Ils ont licencié 400 000 fonctionnaires. Résultat : la croissance est repartie cette année à 1,5 % et elle est attendue à 2,3 % l’an prochain . Ca fait rêver. Le taux de chômage est de 7,7 %, le secteur de la construction est en plein boom, même l’industrie automobile, qu’on disait décédée, embauche à tour de bras ! L'Irlande aussi, sortira le mois prochain du programme d'assistance qu'elle avait dû réclamer au FMI, car sa situation est redevenue normale, grâce au retour de la croissance. Même si la situation n'est pas encore parfaitement rétablie : 7,4 % de déficit, cela ne s'appelle pas de la rigueur...

Considérons à présent ces fameux pays du Sud, longtemps traités de cigales et engagés à présent dans de sérieuses politiques de rigueur. Et j’emprunterais pour ce faire à une note de Daniel Gros, le directeur du think tank European Policy Studies, intitulée « L’austérité a-t-elle échoué en Europe ? » qui y répond pas la négative - contrairement à ce qu'écrivent certains commentateurs qui n'en ont visiblement lu que le titre....

Grèce, Portugal et Espagne, comme l’Irlande, à l’époque, avaient perdu toute capacité d’emprunt sur les marchés financiers classiques, car leur dette apparaissait trop risquée. Ils ont dû faire appel à des institutions de sauvetage, comme le Mécanisme européen de stabilité ou le FMI. Ces institutions leur ont imposé des conditions : elles ne sauraient remplir d’eau des tonneaux percés . C’est pourquoi, écrit Daniel Gros, « dans ces pays de la périphérie, l’austérité n’a pas été une affaire de réglage politique, mais une manière de rétablir leur solvabilité » En bref, ils n’avaient pas le choix.

Or, « tous les modèles impliquent qu’une coupe dans les dépenses aujourd’hui amènera une plus forte croissance à long terme, en ce qu’elle permettra d’alléger les impôts. » « Même si, dans l’immédiat, le rapport dette/Pib se détériore, cela n’est pas la preuve que les politiques d’austérité ne marchent pas. Ce qui compte, ce sont les revenus fiscaux escomptés dans l’avenir », car c’est plus tard qu’on remboursera les dettes. Et de conclure, « L’austérité implique toujours des coûts sociaux élevés mais elle est inéluctable lorsqu’un pays a vécu au-dessus de ses moyens et qu’il a perdu la confiance de ses créditeurs . Les fondamentaux extérieurs (balance commerciale, balances des paiements) des pays de la périphérie européenne s’améliorent rapidement. En ce sens, l’austérité a accompli exactement ce qu’on attendait d’elle. »

Un autre aspect essentiel, souligné par Daniel Gros et sur lequel nous autres, Français, devrions méditer : les détenteurs de la dette sont-ils nationaux ou étrangers ? S'ils sont nationaux, elle n'est pas grave : elle pourra être allégée, plus tard, par des hausses d'impôts. Mais si elle est détenue par des investisseurs étrangers, elle ne pourra être remboursée que par une augmentation des exportations. C'est pourquoi le bon critère est celui du ratio part de dette détenue par l'étranger / résultats à l'export, et non pas le ratio dette/PIB. Or ce premier ratio avait atteint 300 à 400 % en plein soi-disant "boom économique" dans plusieurs pays du Sud; ce qui aurait dû être considéré comme un avertissement.

Grâce aux politiques de rigueur et aux réformes de structure qui les ont accompagnées, plusieurs pays de la périphérie sont en train de sortir du rouge. C'est notamment le cas de l'Espagne, qui a consenti de gros effort. Constat identique chez Eric Le Boucher, dans Les Echos : « Heureusement, l’Irlande, l’Espagne et le Portugal sortent aujourd’hui du tunnel, grâce à un regain de leur compétitivité. Ils seront en excédent commercial cette année. »

On peut se demander si les campagnes actuellement menée, ici, en France, contre les politiques de rigueur, ne sont pas dictées par la crainte qu’elles commencent à réussir un peu trop bien chez nos concurrents , allemands, anglais, et même espagnols, à présent. Le quotidien L’Opinion cite cet extrait d’une note adressée par le célèbre économiste allemand Holger Schmieding de la Banque Berenberg à ses clients, la semaine dernière : « La France est l’homme malade de l’Europe, comme l’Allemagne l’a été de 1993 jusqu’aux réformes Schröder de 2004 et la Grande-Bretagne dans l’avant Thatcher ».

La dénonciation rituelle de l’austérité » sert, en outre, de marqueur identitaire à la « gauche de gauche » et lui permet de mettre en accusation un gouvernement social-libéral, accusé de s’accrocher au mythe du 3% de déficit….

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