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Le cercle des amis de Poutine en Europe

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Le Monde a publié hier une tribune signée par plusieurs intellectuels spécialistes de la Russie, critiquant la « poutinolâtrie » d’une partie de la droite et de l’extrême gauche française. Pour Galia Ackerman, Alain Besançon, Philippe Raynaud et Françoise Thom, un « parti russe » travaille sourdement à propager les idées du Kremlin. Il cherche à tromper l’opinion sur la réalité du « projet de domination russe » qui menace bel et bien l’Europe, au-delà de l’invasion subie actuellement par l’Ukraine. « Ce qui plaît dans M. Poutine », écrivent-ils, c’est « l’homme fort ». Notre droite succombe au culte de la force, camouflé derrière l’étendard des « valeurs traditionnelles » et de la « lutte contre l’islamisme ».

Cela me semble correspondre assez bien avec votre propre philosophie de l’histoire, Aymeric Chauprade, vous qui pensez que les clans d’animaux supérieurs, tel que l’humain, sont « gouvernés par deux instincts supérieurs : l’instinct de territoire et l’instinct de hiérarchie » et qu’au sein de nos sociétés, comme des clans animaux, il faut faire une « distinction entre individus dominants et individus dominés ». (n° 41, p. 16) Votre pensée ne manque pas de cohérence. Vous confiez, dans une autre interview à la même Nouvelle revue d’histoire, « je fais partie de ceux qui pensent que l’histoire n’est pas « démocratique » : ce ne sont pas les foules, les majorités qui décident, mais de petits groupes (des minorités organisées dotées d’une conscience politique…) des élites qui savent canaliser les énergies populaires et les orienter. » (n° 38, p. 60)

Ainsi, expliquez-vous « la décadence des Européens » par le fait qu’ils se sont « affaiblis par des idées universalistes et compassionnelles ». « En eux, ont triomphé des idéologies qui ont abaissé les instincts supérieurs de territoire et de rang au profit des instincts secondaires ». Vous êtes également un adepte de la thèse du « grand remplacement » de « la population européenne par des populations non européennes » , dans une dynamique « mouvement massif de « contre-colonisation ».

D’où la très grande estime dans laquelle vous tenez Vladimir Poutine , grâce auquel la Russie aurait « renoué avec la volonté de puissance ».

Dans un tel schéma, la volonté exprimée par les Ukrainiens, au cours d’une élection libre et non pas truquée, comme en Russie, ne compte pour rien. Vous avez fait partie des « observateurs impartiaux » invités par Moscou pour constate la parfaite régularité du référendum avalisant l’annexion de la Crimée. Et le score obtenu par le oui, un peu plus de 96 %, vous a semblé tout à fait crédible… Ce qui compte, c’est de barrer la route au « mondialisme » américain. Car pour vous, les révolutions des roses, en Géorgie, ou orange en Ukraine, ne sont que le produit de complots américains , destinés à « encercler la Russie ».

Ce qui correspond bien, là encore, à votre vision de l’histoire : votre ouvrage Chronique du choc des civilisations, s’ouvre sur un chapitre entier destiné à démontrer que les attentats du 11 septembre n’ont pas pu être commis par des islamistes d’al-Qaïda (à vos yeux, ils seraient bien incapables de piloter un avion de ligne), que les Twin Towers n’ont pas été détruites par le kérosène contenu dans les avions, mais par des explosifs installés à chaque étage, et qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone… Bref, les thèses du conspirationnistes , financé par l’Iran et la Syrie, Thierry Meyssan que vous citez d’ailleurs en tête de votre bibliographie, comme un ouvrage de référence ….

Marine Le Pen, a été reçue avec bien des égards par le président de la Douma , Sergüei Narychkine, ancien du KGB comme Poutine, en juin 2013, ainsi que par le vice-premier ministre, Dmitry Rogozine. Le FN prône le remplacement de l’OTAN par un partenariat pan-européen dont ferait partie la Russie, dont les forces militaires sont considérablement supérieures à celles de notre petite Europe. Et Poutine, qui sait récompenser ses amis, a offert au Front national un très généreux prêt de 9 millions d’euros , via une banque tchèque, connue pour ses liens avec les services russes.

Le problème, c’est que le cas du FN est loin d’être isolé en Europe. La plupart des partis de la droite populiste – et même quelques uns situés à l’extrême gauche, comme die Linke – se sont faits les porte-voix de la Russie . Quand on pense que Poutine présente sa guerre contre le gouvernement de Kiev comme un « combat contre le fascisme », il est comique de constater les liens étroits qui unissent le Kremlin à des partis clairement néo-nazis, comme Aube Dorée en Grèce et Jobbik en Hongrie. Autres clients de Poutine, le Parti de la Liberté FPÖ autrichien, Samoobrona en Pologne, le Vlaams Belang flamand et le parti bulgare Ataka, tous clairement situés à l’extrême droite.

Comment des partis qui se présentent comme « souverainistes » peuvent-ils soutenir un régime qui mine la notion même de souveraineté nationale en annexant des provinces chez son voisin ? Comment des partis qui se présentent comme « patriotes » peuvent-ils, dans le conflit qui oppose de plus en plus visiblement la Russie à l’Europe, choisir le camp de l’adversaire ? Tout cela ne rappelle-t-il pas le précédent des années 30, lorsque des intellectuels et des politiques, désespérant des faiblesses de la démocratie parlementaire, chez eux, ont fini par espérer le salut par la défaite face à l’Allemagne

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