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Le combat des homosexuels pour la normalité

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Chantal Jouanno, sénatrice UDI de Paris, auteur d’un Rapport remarqué sur « l’hypersexualisation », dans la publicité et les médias, explique ainsi pourquoi elle votera pour la légalisation du mariage entre personnes du même sexe : « Je voterai oui pour des raisons de droite. Généraliser à tout le monde une institution qui représente l’ordre et la tradition, comme le mariage , me semble positif. »

C’est précisément contre cette normalisation que votre livre élève une vigoureuse protestation, Marie-Josèphe Bonnet. Pour vous, le mariage, qu’il soit hétéro ou homosexuel demeure entaché de son origine bourgeoise et misogyne. Vous ne voulez pas l’égalité, vous réclamez la différence. Vous ne voulez pas bénéficier des protections de la norme, vous voulez la torpiller.

Comme le combat féministe, la revendication homosexuelle a constamment été tiraillée entre deux aspirations contradictoires : réclamer l’égalité des droits , au nom de leur universalité, ou proclamer sa spécificité comme un mode de vie particulier, comme une culture. Le droit à l’indifférence versus le droit à la différence.

Vous vous réclamez nettement de le seconde école parce que vous avez été, du MLF aux Gouines Rouges, en passant par le FHAR, une pionnière des luttes des années 70. Les années 80 ont vu le passage du courant opposé. Or, c’est lui qui triomphe aujourd’hui. Pour des raisons sur lesquelles je vous voudrais vous soumettre quelques hypothèses, afin d’obtenir votre réaction.

Nous avons été tous deux des militants gauchistes de l’après-68, dans la même hypokhâgne, à Claude Monet, vous en souvenez-vous ? Nous, les gauchistes entretenions l’illusion selon laquelle l’émancipation du prolétariat règlerait comme par magie toutes les questions en suspens . C’était la pierre philosophale : une fois l’exploitation de classe liquidée, toutes les autres formes d’oppression devaient nécessairement disparaître. Selon la prophétie marxiste, la division du travail entre manuels et intellectuels s’effacerait. L’Etat lui-même perdrait bientôt toute raison d’être. Et bien sûr, l’égalité entre les hommes et femmes suivrait sans qu’on ait même à s’en préoccuper.

Pourtant très tôt, à côté des groupuscules maoïstes et trotskistes, apparurent d’autres mouvements que nous avons nommé les « fronts secondaires ». La lutte des femmes, avec le MLF, celle des prisonniers, l’antipsychiatrie, l’écologie, le Front de libération des Jeunes et donc, le Front homosexuel d’Action révolutionnaire. Nous les considérions comme « secondaires », parce qu’ils nous paraissaient devoir concourir marginalement au « front principal » qui était, bien sur, celui de la lutte des classes laquelle se traduisait par le combat contre l’Etat bourgeois.

Et c’est probablement pour échapper à cet impérialisme – et à ce mépris – que la lutte homosexuelle des années 70 a été « identitaire » De « secondaire », elle a voulu devenir « principale ». L’ironie de cette histoire veut que les fronts secondaires, eux, aient marqué profondément l’histoire, transformé la société , tandis que les groupuscules n’ont finalement été porteurs d’aucune transformation notable.

Mais dans les années 80, un gouvernement socialiste décidé à universaliser les droits, mit fin aux ultimes différences de traitement qui subsistaient, par exemple en matière de majorité sexuelle. La mouvance homosexuelle de l’époque, émancipée d’un gauchisme tombé en sénilité, entra alors en réformisme. Le club de jeunes libéraux de gauche que j’animais alors, Rouleau de printemps , fusionna, le temps de quelques fêtes, avec Gays pour les libertés présidé par Henri Maurel. Il n’était plus question de luttes des classes, mais de boîtes à la mode quant à l’Etat bourgeois, il était devenu un bienveillant pourvoyeur de positions sociales.

Aujourd’hui, le combat homosexuel et lesbien s’est normalisé. Le couple stable est devenu l’horizon indépassable de notre temps , avec ce qu’il implique de cocooning et de fidélité de patrimoine mis en commun et transmis par héritage de droits sociaux et fiscaux. Les homosexuels veulent les mêmes droits, pas des droits spécifiques. Ils visent l’acceptation et la normalisation et pour ce faire, s’alignent sur les institutions existantes, renonçant à les dynamiter – ce qui était inscrit au programme de leurs grands devanciers des années 70. Vous avez le droit de regretter l’époque où l’homosexualité se pensait comme une machine de guerre contre l’hétéronormalité et revendiquait le droit à la différence et non pas à l’indifférence. Mais n’est-ce pas se tromper d’époque, depuis qu’a disparu l’horizon révolutionnaire ?

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