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L'architecte Le Corbusier dessinant des plans.

Le Corbusier et l'architecture totalitaire

5 min
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Certes, Le Corbusier s'est compromis politiquement avec des cercles fascistes avant la guerre et a travaillé à Vichy en 41/42. Peut-on dire pour autant que son travail d'architecte met en oeuvre des idées totalitaires ?

L'architecte Le Corbusier dessinant des plans.
L'architecte Le Corbusier dessinant des plans. Crédits : KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho - Getty

C’est devenu un leitmotiv de catalogues d’expositions : les parentés entre l’art national-socialiste et le réalisme socialiste sautent aux yeux, tant elles sont évidentes. Dans les deux cas, on entendait tourner le dos aux avant-gardes des pays occidentaux rompre avec le cubisme, avec le surréalisme, accusés de ne pas s’adresser au peuple, ou le détourner de la lutte politique pour les idéaux du parti unique. Il s’agissait de glorifier le présent, tout en promettant un avenir plus radieux encore dont « l’homme nouveau » projeté par le régime serait le héros. En peinture, le style totalitaire se reconnaît à son caractère figuratif, proche de l’illustration. Il est voué à glorifier les dirigeants, à célébrer les réalisations du régime et la ferveur des masses. Mais peut-on parler d’architecture totalitaire ?

Dans le cas de l’Allemagne hitlérienne et de l’URSS stalinienne, c’est évident. Les deux dictateurs se voyaient eux-mêmes comme des architectes. Staline signait de sa main tous les plans de quelque importance  et avait la réputation de corriger les architectes, comme il corrigeait des symphonies de Chostakovitch. Adolf Hitler s’est proclamé « l’architecte du III° Reich  ».

Avec Albert Speer, il n’a cessé de dessiner de grandioses projets pour le centre de Berlin. Un long et large boulevard, l’Axe Nord-Sud, conçu pour les parades qu’affectionnait son régime, devait relier un immense arc de triomphe à une Maison du Peuple , surmontée d’une coupole gigantesque : son diamètre devait mesurer sept fois le dôme de Saint-Pierre de Rome et elle devait permettre des rassemblements de plusieurs centaines de milliers de personnes.

Sans doute s’agissait-il de répliquer au projet pharaonique du Palais des Soviets . Sur l’emplacement de l’église du Christ Sauveur, la plus grande de Moscou, rasée pour la circonstance en 1931, Staline avait rêvé d’édifier une tour en gradins de 415 mètres de haut, surmontée d’une colossale statue de Lénine de 100 mètres.

Aucun de ces projets mégalomaniaques ne vit le jour. Pas plus que l’homme nouveau. L’homme ancien a triomphé jusqu’à présent…. Les moscovites se moquèrent, durant des années, de l’ignoble trou plein d’eau qu’avait laissé la destruction du Christ Saint Sauveur.  La cathédrale a d’ailleurs été reconstruite à l’identique après l’effondrement du parti communiste, à l’époque de Boris Eltsine.

La rivalité entre les deux dictatures, on pouvait l’observer depuis Paris, lors de l’Exposition universelle de 1937, où le pavillon conçu par Albert Speer faisait face à celui dessiné par Alexei Chtchoussev , le concepteur du Mausolée de Lénine, de la Loubianka et de l’hôtel Moskva, entre autre. Les deux styles avaient en commun la manie de la colonne ou du pilastre, les allusions aux temples romains. « Nous sommes les seuls héritiers directs du style de Rome  », proclamait Chtchoussev au congrès des architectes de 1934. » Et on sait combien Hitler était obsédé par le monumentalisme classique, la statuaire antique, la symétrie parfaite. Comme tous les prétendus fondateurs d'empires, ces deux dictateurs médiocres se prenaient pour de nouveaux Augustes, de nouveaux Alexandres…

Mais c’est évidemment le fascisme italien  qui, plus que les deux autres, a cru pouvoir revendiquer pour lui-même l’héritage de la Rome impériale. A Rome, il reste beaucoup de vestiges de la période mussolinienne, tels que la Via della Conciliazone, l’ensemble sportif Foro Italico, qui s’appelait Forum Mussolini, le Palais de la Farnesina, qui sert abrite aujourd’hui le ministère des Affaires étrangères.

Mais comme on sait, Mussolini a refusé d’arbitrer le conflit qui opposait, sous son règne, deux écoles d’architectes en Italie , les néo-classiques , qui voulaient prolonger le monumentalisme de la Rome antique, et les rationalistes, qui se voulaient résolument modernes. Regardez la gare Termini ou la Poste de la Via Marmorata, deux réalisations typiques du « rationalisme fasciste  ».

Marc Perelman, l’un des premiers à avoir soulevé la question des rapports de Le Corbusier avec le fascisme, non seulement sur le plan théorique – ce qui est indiscutable – mais dans ses réalisations concrètes, revient à la charge avec Le Corbusier, une froide vision du monde. Il l’accuse de mettre en scène une vision totalitaire, en niant l’histoire et le contexte et en considérant la ville comme une table rase .

Mussolini aussi a rasé bien des quartiers considérés comme « insalubres », pour faire émerger les ruines romaines. « Tous les monuments se dresseront dans leur nécessaire solitude, tels de grands chênes, « proclamait-il. Il faut les débarrasser de toute l’obscurité qui les entoure. » Je ne suis guère expert en architecture, mais si j’avance que ce rationalisme-là, avec sa sévérité hautaine, sa froideur anguleuse, me semble assez différente de celle de Le Corbusier, est-ce que je dis une bêtise ?

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