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Le droit à la critique n'est pas un privilège d'Occidental

4 min
À retrouver dans l'émission

Paul Berman et Michael Walzer défendent Kamel Daoud contre les idiots utiles de l'islamisme.

Oui, deux prestigieux intellectuels de gauche américains montent ensemble au filet pour défendre Kamel Daoud. Paul Berman et Michael Walzer sont tous deux des historiques de la revue Dissent. Dissent a été fondé dans les années 50 par des « New York intellectuals » qui cherchaient une troisième voie entre la mouvance communiste et les défenseurs libéraux de l’Occident capitaliste. On l’a parfois rapproché du groupe Socialisme ou Barbarie, auquel ont participé, chez nous, Castoriadis et Claude Lefort, et où Marcel Gauchet a fait ses premières armes. Quelque part entre un trotskisme assagi et le socialisme démocratique. Ce qui a amené Dissent à ouvrir ses colonnes à des intellectuels dissidents d’Europe centrale, tels que l’écrivain Czeslaw Milosz ou le philosophe Leszek Kolakowski, alors phare du révisionnisme marxiste. Ceci pour planter le décor.

Dans leur article co-signé, publié lundi sur le site Tablet, Berman et Walzer comparent la situation faite en France aux intellectuels venus du monde arabe et critiques envers l’islam à celle qu’ont réservé certains intellectuels de gauche occidentaux aux dissidents du monde communiste, à l’époque de la guerre froide. Leurs témoignages étaient récusés sous prétexte qu’ils risquaient, « objectivement », de faire le jeu de la réaction. Dans le cas des communistes et de leurs compagnons de route, ce désir de censure était parfaitement compréhensible ; ils n’avaient aucun intérêt à ce que la vérité sur le monde soviétique soit révélée au public. Mais les progressistes indépendants ? Pourquoi refusaient-ils la vérité avec tant d’acharnement ? Pourquoi se joignaient-ils aux censeurs ? Pourquoi feignaient-ils de trouver la prose des dissidents trop médiocres pour mériter publication ? En contribuant à dissimuler la réalité, ces ennemis déclarés de l’oppression – tant qu’elle émanait de leur camp – confortaient l’oppression dans l’autre.

Aujourd’hui, nous disent Paul Berman et Michael Walzer, c’est du monde musulman que nous viennent des écrivains aussi passionnants que les dissidents de jadis. Kamel Daoud, Boualem Sansal et d’autres bravent, chez eux, une censure qui peut prendre la forme d’une fatwa suivie d’exécution, pour venir témoigner de ce qu’ils connaissent de première main. Pour avoir osé évoquer en toute franchise le refoulement sexuel endémique dans le monde arabo-musulman, Kamel Daoud a subi, de la part d’un collectif d’universitaires français, une sévère remontrance. On l’a taxé d’essentialisme, de paternalisme colonialiste et d’autres « crimes idéologiques ». Dans le New York Times Magazine, Adam Schatz l’a traité d’imbécile.

Déjà, nombre d’intellectuels de gauche avaient tourné le dos avec mépris à Salman Rushdie à l’époque de la fatwa lancée contre lui, comme il le raconte dans Joseph Anton. Il avait été traité d’islamophobe et d’agent de l’impérialisme. A présent, c’est Kamel Daoud qu’on essaie de réduire au silence.

Les intellectuels de gauche ont parfaitement raison de lutter contre le sectarisme anti-musulmans en Occident, concluent les co-auteurs. Mais ils font preuve d’une singulière condescendance en désignant à la vindicte les intellectuels libéraux, issus du monde musulman, qui osent critiquer leur propre culture, leurs propres sociétés. Car cela présuppose que le droit à la critique et à la lucidité sont le privilège des tranquilles habitants des pays libéraux et démocratiques.

Décidément, il faudra dorénavant se battre sur trois fronts. Militairement, contre l’islamisme radical, qui nous a déclaré la guerre. Intellectuellement, contre les idiots utiles qui, chez nous, croyant bien faire, interdisent tout examen d’une culture dont cet islamisme radical est une déviation perverse. Politiquement, contre le racisme abruti qui voudrait exclure d’un même geste des tueurs comme Sid-Ahmed Ghlam et notre ami Kamel Daoud, sous prétexte d’une même provenance géographique.

En oubliant qu’avant nos écoles et musées juifs, nos salles de concert, ou nos aéroports, ce sont les intellectuels et les journalistes algériens qui ont payé de leur sang la guerre que le djihadisme nous a déclarée à tous.

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