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Le foot, miroir de quoi ?

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La Commission européenne a commandité et financé un rapport, parmi des milliers d’autres, intitulé « Etude sur la contribution du sport à la croissance économique et à l’emploi dans l’UE ». Je confesse avoir passé plusieurs heures à en traquer l’original sur le Net hier - en vain. Par contre, j’ai rencontré, lors de mon surf, quantité d’allusions aux conclusions de ce rapport. Mais que vaut, pour un journaliste, ce genre de source secondaire ? Surtout lorsqu’elles se contredisent. Je suis tombé sur les pourcentages suivants : 1,63 % de la valeur ajoutée brute totale de l’UE. C’est précis, hein ? Mais j’ai aussi trouvé 1,76 %. Tout aussi précis. Et d’après un troisième, ce serait même 2,98 %, « si l’on tient compte des effets multiplicateurs ». Du simple au double. Troublant. Quant à la main-d’œuvre occupée, elle tournerait autour de 2 % de l’emploi global, ce qui n’est pas mal, mais là aussi avec des variantes.

Que le sport soit devenu un business, on le sait depuis longtemps. Les auteurs de l’ouvrage, Evènements sportifs, Impact économique et social » distinguent trois phases dans le développement du spectacle sportif. L’époque de Pierre de Coubertin, où le sport se veut une école de morale et de perfectionnement de soi. On y apprend à respecter les règles et à développer ses propres talents dans le cadre de collectifs d’éducation. Puis vient le temps du sport-spectacle, où le sportif devient l’équivalent d’une marque qui s’exhibe et vend toute sorte de produits dérivés. Enfin, l’époque où nous sommes, celle du sport mondialisé, dominé par un marché mondial des athlètes, où, tels des maquignons, les grands entraîneurs viennent faire leur marché. Où « des mercenaires immatures et cupides sont élus au rang de divinité », comme l’écrit le philosophe Robert Redeker.

C’est sans doute ce qui a permis à Marine Le Pen d’attribuer la défaite de l’équipe de France de football en Ukraine à « l’ultra-libéralisme ». Je cite : « L’ultra-libéralisme appliqué au football, ça donne des résultats épouvantables », selon la présidente du Front National, qui poursuit : « on a libéralisé le quota de joueurs étrangers… Une équipe nationale ne peut pas être poussée uniquement par l’appât du gain ou par l’égo des individualités ». Et leur victoire d’hier soir, devra-t-elle l’attribuer à l’altermondialisme ? Ou au bolivarisme ? Selon le très patriotique Jean-Luc Mélenchon, seuls les joueurs payant leurs impôts en France devraient avoir le droit de jouer dans l’équipe de France. Où l’on voit, soit dit en passant, comment les thèmes de la nation et de l’anticapitalisme sont en train de circuler d’une manière étrange entre extrême droite et extrême gauche…

Lorsque l’équipe de France était au top, remportant la Coupe du monde de 1998, puis encore lors de la victoire en finale contre l’Italie dans l’Euro 2000, et même lorsque les Bleus passèrent à un cheveu de la victoire, à nouveau face à l’Italie, en 2006, par des tirs au but, cette équipe passait pour une sorte d’image idéale où se projetaient les aspirations d’un pays qui commençait, pourtant, à douter d’elle-même. Depuis 2008, nos nouveaux petits prodiges ont multiplié les gestes déplacés, les insultes envers les journalistes (Samir Nasri), les arbitres (Jérémy Ménez), les sorties agressives face aux médias, comme celle de Patrice Evra à Téléfoot, et il y eut surtout cette grève puérile en pleine coupe du monde. Et certains ont commencé à dire que cette équipe nous tendait le miroir où nous pouvons contempler ce que nous sommes devenus – je cite notre collègue Alain Finkielkraut, dont l’essai cartonne en ce moment en librairie : « l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer, et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité, et l’impudence ».

Mais Finky parle avec le dépit d’un amateur de football, déçu dans ses amours. Moi, je me fous du foot. Je persiste à voir dans ces machineries télévisuelles un opium du peuple. J’ai plutôt les yeux sur l’état de notre balance commerciale et surtout sur les statistiques du chômage… Or, il semblerait que la victoire de 1998 ait eu un effet d’entraînement sur l’activité économique de notre pays. Certains experts estiment à un point l’effet sur la croissance, en 1999. Cette qualification en coupe du monde peut-elle aider le pays à sortir de sa dépression et à renouer avec l’espoir, l’innovation, l’audace, le succès – qui nous font tant défaut ?

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