LE DIRECT

Le foot, reflet des passions nationales

3 min
À retrouver dans l'émission

L’Allemagne a-t-elle perdu en demi-finale face à l’Italie, par manque d’esprit patriotique ? Le débat a fait rage dans le pays. Le célèbre entraîneur Felix Magath déclarait au Hamburger Abendblatt : « Ceux qui ont vu la ferveur avec laquelle les Italiens chantaient, et même criaient, leur hymne national, pouvaient sentir la volonté avec laquelle ils abordaient le match. De la part de l’équipe allemande, je n’ai pas vu un semblable engagement, une telle détermination à tout donner ». Et en effet, les téléspectateurs ont pu voir les Italiens chanter à gorge déployée Il Canto degli Italiani, tandis que le Deutschlandlied (qu’on a épuré pour ne garder que le troisième couplet) n’a guère été fredonné que par une petite moitié de l’équipe nationale.

Le quotidien populaireBild a relancé la polémique, lundi de la semaine dernière, en titrant : « sommes-nous assez patriotiques ? » Derrière cette interrogation d’apparence anodine, était posée la question de la loyauté, envers l’équipe nationale, de joueurs issus de l’immigration. Le célèbre milieu de terrain Mesut Özil a la nationalité turque et il n’a pas chanté… Sami Khadira est germano-tunisien, Lukas Podolski a la double nationalité, allemande et polonaise, quant à Boateng, il est germano-ghanéen. Auraient-ils fait perdre l’équipe allemande par manque d’esprit national ?

Vous me direz : en finale, ce sont tout de même les Espagnols qui ont gagné, et pourtant ils ne se sont pas spécialement époumonés sur leur hymne national – et pour cause, la Marcha Real n’a pas de paroles…-

On a beaucoup dit que le spectacle des matchs de football opérait une catharsis comparable à la tragédie grecque : en offrant le spectacle de l’affrontement pacifique entre les passions identitaires, ils les purgent.

A cela, Robert Redeker répond dans un livre récent, « L’emprise sportive », que précisément l’acteur grec joue le rôle d’Œdipe ou de Tirésias, alors que, lors du match de foot, cette distanciation disparaît. Karim Benzema ne joue pas le rôle de Karim Benzema. Pour le philosophe, le spectacle sportif, loin de purger les passions nationales, les attise .

D’autant, ajoute-t-il, que la compétition sportive diffuse les valeurs d’une concurrence exacerbée. Concurrence entre les équipes, mais surtout concurrence sauvage entre les joueurs , - tant les sommes que peuvent gagner ces espèces de multinationales à une seule tête que forment le petit nombre des très grands joueurs, sont extravagantes. Elles sont largement équivalentes, et même légèrement supérieures aux salaires des grands PDG du CAC 40, sans que, curieusement, cela ne semble vraiment choquer notre passion égalitaire.

C’est pourquoi Daniel Cohn Bendit , grand amateur de foot, a raison : pour le vice-président du Groupe des écologistes au Parlement européen, « Les joueurs jouent d’abord pour eux, que ce soit en club ou en équipe nationale. La réalité du football est individualiste et marchande …. Ce n’est pas l’affrontement de deux pays, plutôt un spectacle de mercenaires. » Et si l’équipe de France a offert le spectacle lamentable de l’absence de cohérence, du dilettantisme et de la vulgarité, c’est parce que – je cite Daniel Cohn Bendit - : « La dégradation sociale et la désintégration identitaire sont plus graves en France que dans la plupart des pays européens. L’incivilité et la vulgarité aussi. »

Bref, même si on doit se méfier des clichés culturalistes selon lesquels les Allemands gagnent parce qu’ils sont disciplinés et les Anglais parce qu’ils ont de la fantaisie, nos équipes de foot ont tout de même quelque chose à nous dire de l’état de nos sociétés.

Dans une Europe qui a déçu, et où les peuples sont en train de se retrancher derrière les frontières de leurs petites nations, le surinvestissement affectif dans des équipes « nationales », composées de mercenaires scandaleusement payés , a quelque chose de pathétique.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......