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Le génocide, à la faveur de la guerre

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En 1996, un an avant sa mort, notre très regretté François Furet avait écrit au grand historien allemand Ernst Nolte pour lui faire part de la perplexité qu’il avait ressentie face à la théorie, développée par son confrère allemand, d’une « chaîne de réaction ». Nolte semblait, en effet, faire de la Shoah le point culminant d’un cycle de violences extrêmes, initié par la dictature bolchevique dans un processus de radicalisation mimétique entre les deux totalitarismes. « Une interprétation de ce genre peut conduire sinon à une justification, du moins à une disculpation partielle du nazisme », lui répliquait Furet.

S’en est suivie une correspondance passionnante entre les deux hommes, publiée depuis en volume, au cours de laquelle Nolte développa sa thèse fameuse du « noyau rationnel » de l’antijudaïsme nazi. Je résume : les Juifs étaient surreprésentés dans les mouvements ouvriers révolutionnaires européens, or l’Allemagne nazie était en guerre avec l’Union soviétique dont les méthodes terrifiaient la bonne bourgeoisie allemande. Dans ce contexte, l’extermination des Juifs, dont Nolte ne niait aucunement le caractère criminel, devenait « rationnelle ».

J’ai repensé à cette « rationalisation » - aussi déplaisante à mes yeux qu’à ceux de Furet - en lisant le numéro spécial de la revue L’Histoire consacré au génocide arménien. La Première Guerre mondiale, y écrit Annette Becker, aura été « un laboratoire pour les violences du XX° siècle. » C’est à l’occasion de cette guerre – la première, en Europe, à cibler les civils, comme les militaires, que fut commis le premier génocide du XX°siècle. Assassinat de populations entières, planifié et organisé par les responsables d’un Etat , non pour ce qu’elles font, pour ce qu’elles sont. Ou plutôt, pour ce qu’on pourrait éventuellement les soupçonner de vouloir faire…

« Comme l’empire allemand », écrit aussi Annette Becker, « l’empire ottoman se vivait en victime d’un encerclement par les grandes puissances ennemies : les Russes au Nord, les Britanniques, et secondairement les Français, au sud et à l’est. Si les Ottomans ont perdu la guerre, les Turcs l’ont finalement gagnée. Et cette victoire a été payée par les minorités chrétiennes considérées comme des ennemies de l’intérieur : les Arméniens (sans doute 1 million 300 morts) et, dans une moindre mesure, les Assyro-chaldéens , ou Syriaques, massacrés à l’occasion. » Fin de citation.

Le déclencheur de ce « génocide sous couvert de la guerre » fut, pour Annette Becker, la tentative ratée de forcer le détroit des Dardanelles , au printemps 2015. « Britanniques et Français, alliés des Russes, n’allaient-ils pas faire cause commune avec « l’ennemi de l’intérieur », la communauté arménienne ? » Et en effet, la décision de vider de leur population les régions turques de peuplement arménien est prise, au sein du Comité central unioniste, la direction des « Jeunes-Turcs » entre le 20 et le 25 mars, alors que, depuis le 18, une impressionnante armada de l’Entente affronte les forces turques, encadrées par des officiers allemands. Et, fin avril, au moment même où les Alliés tentent de débarquer aux Dardanelles, le gouvernement turc ordonne l’arrestation et la mise à mort des élites intellectuelles et sociales arméniennes.

On connaît la suite : les marches de la mort vers les camps de concentration dans les déserts de Syrie et de Mésoppotamie entre avril et août 1915. Au début de 1916, le massacre des survivants dans les camps de toile.

Les Etats massacreurs, épurateurs ethniques, et autres « racistes scientifiques » ont toujours de bonnes raisons de se prétendre menacés pour se lancer dans une entreprise génocidaire. Convaincre une partie de la population que le voisin est un ennemi de l’intérieur est, en temps de guerre, la meilleure façon de le persuader d’aller égorger sa femme et ses enfants. L’occasion fait le larron. La guerre, période où les droits humains élémentaires sont comme suspendus, constitue, à ce titre, le moment opportun pour passer à l’acte , le prétexte tout trouvé pour se débarrasser de populations considérées comme indésirables en raison de leur appartenance ethnique ou religieuse, ou encore de leur appartenance de classe. Et la question de savoir si l’intention génocidaire préexistait au massacre, ou si le génocide s’est imposé comme une « solution » au cours d’un processus de « radicalisation » et de « brutalisation » n’est-elle pas finalement superflue ?

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