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Le héros, espèce en voie de disparition

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« Il est dommage qu’il y ait une vainqueur et un vaincu », a déclaré le héros d’hier, Rafael Nadal, dans une interview à France 2. Oui, la sensibilité contemporaine préfèrerait qu’il y ait deux vainqueurs à chaque match, qu’il n’y ait que des gagnants au loto – le vendredi 13, en particulier, jour de chance « pour tous ». Elle trouve injuste que la victoire, comme l’argent ou la jeunesse soient inégalement réparties.

Nous avons affaire à une véritable mutation des sensibilités occidentales que Jean-Marie Apostolidès a caractérisée, dans un livre déjà ancien comme le passage de l’ère du héros à celui de la victime (Héroïsme et victimisation. Une histoire de la sensibilité). A l’héroïsation , héritée, par notre culture, des sources romaines et barbares, aurait succédé le culte de la victime , issue des sources chrétiennes.

Paul Bénichou a montré, dans Morales du grand siècle, comment la morale chrétienne, avec ses appels à l’humilité, était entrée en conflit avec l’orgueil aristocratique des héros des tragédies de Corneille. La figure du saint contredit celle du héros . Mais c’est la morale de cour qui triomphera, sous la monarchie absolue elle exige le contrôle des passions, le monopole de l’Etat sur la violence et donc, le renoncement au duel, privilège des aristocrates, le la fin de l’héroïsme d’antan.

Apostolidès, lui, voit l’origine même de la tragédie, en France, dans la mémoire refoulée de la saint Barthélémy. Le massacre des protestants par leurs frères catholiques lui apparaît comme « l’ultime manifestation de l’héroïsme barbare », visant à ressouder la communauté autour d’un sacrifice. Aussi le héros tragique se sent-il « coupable d’une faute qu’il ne peut nommer, mais que les dieux poursuivent sans relâche ». La pression exercée par la monarchie absolue, qui lui succède, est telle que les pulsions violentes sont désormais intériorisées. Commence alors, le « procès du héros », qui marque la culture des XVII° et XVIII° siècles. Déjà, l’affaire Calas, prise en charge par Voltaire, montre que la figure de la victime est en passe de supplanter celle du héros dans la culture de l’Europe moderne.

L’héroïsme est lié à la figure paternelle et à la patrie. Il a rapport à la temporalité, à l’histoire, qu’il perpétue ou inaugure par un geste fondateur. Il procède d’un surmoi fort et exigeant. Or, cet héroïsme patriotique culmine entre 1792 (les guerres révolutionnaires) et 1918 (la guerre nationale totale ). Mais suite à cette héroïque boucherie, « l’idée même de nation est désinvestie des espérances dont elle était porteuse ». Et le nazisme, qui porte la culture héroïque jusqu’au crime de masse, achève de la déconsidérer.

Autre hypothèse avancée par Apostolidès : si la saint Barthélémy a un effet direct sur l’apogée du genre tragique, la Shoah provoque, au contraire, la destitution de toute fiction. Cette expérience des limites de la condition humaine requiert le témoignage brut, le documentaire. Elle ne saurait se transmettre par le roman, le théâtre.

Mais il semble que nous soyons tombés d’un excès à l’autre. Derrière chaque délinquant, nous voulons voir une victime . Mehdi Nemmouche a connu une enfance difficile. C’est, nous dit Le Monde, « un gamin sans repères, abandonné par sa famille, happé par la rue bien avant de se laisser prendre » derrière les barreaux, dans les filets de l'extrémisme religieux. » Bref, c’est une victime. Aurions-nous toléré le même discours concernant un SS tueur de Juifs, pendant la guerre ?

Nous sommes passés du culte du héros au culte de la victime. Or la culture de victimisation substitue à la verticalité une horizontalité : elle cherche à corriger partout les torts, s’autorisant, de ce fait, à intervenir partout sur le globe. Elle remplace le sang, versé par le héros, aux pleurs qu’elle exige, comme preuve de notre compassion.

La culture occidentale se porte bien, lorsque l’héroïsme y est tempéré par le sentiment de la pitié , estime Apostolidès. Doit-on penser, avec lui, que nous avons basculé d’un excès dans l’autre ? On célèbre, ces jours-ci, la mémoire de nos libérateurs du D day. Combien d'entre nous, aujourd'hui, seraient capables de donner leur vie pour la cause de la démocratie et de la liberté ? Cela ne risque-t-il pas de nous désarmer, face à des adversaires dont la culture n’est pas porteuse des mêmes choix ?

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