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Le moment Nora

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Vous ne cessez de nous le rappeler, Pierre Nora : nous autres, Français, entretenons avec notre passé un rapport changeant, mais toujours bizarre.

Rappelons-en les principaux chapitres. La génération des historiens romantiques, Augustin Thierry, Mignet, Guizot – se fixe pour tâche de réintroduire de la continuité dans une histoire que la césure révolutionnaire semble avoir brisée en deux. Face au sentiment de rupture avec le passé que commence à produire la modernité, ils mettent en œuvre une « poétique du passé » : c’est « le moment Michelet » l’historien met son art au service de la résurrection des morts.

Le deuxième épisode de cette histoire, vous en êtes le spécialiste, Pierre Nora. Les deux chapitres des Lieux de mémoire consacré à « Lavisse, instituteur national » et à son « Histoire de France », en donnent la signification : unir la science et le patriotisme mobiliser le positivisme historique pour le combat civique et républicain - dans la perspective de la revanche sur l’Allemagne.

Troisième temps fort : sous l’influence de l’Ecole des Annales, l’histoire devient composante des sciences sociales, sciences sur lesquelles elle s’appuie pour viser, elle-même, à un savoir global sur le passé. C’est le moment Braudel.

A la fin des années 1970, nous sommes entrés dans une tout autre dimension de la conscience historique. Et c’est à vous, plus qu’à tout autre, que nous devons d’en avoir pris conscience, puisque vous l’avez nommé. Au point que François Dosse, l’un de nos grands historiens des idées l’a baptisé le « moment Nora ».

D’abord, parce que nous sommes environnés de traces, de signes, de monuments et de reliques – ce que vous avez nommés « lieux de mémoire » - qui ont cessé de faire sens pour nous, avec lesquels nous ne vivons plus de plain-pied, comme le faisaient nos devanciers. D’où la nécessité nouvelle d’interroger ces vestiges laissés là, de retrouver le sens qu’ils ont pu prendre à différentes époques. Mais en même temps que nous avons divorcé de notre passé, nous avons cessé de projeter notre avenir sur l’horizon d’un quelconque progrès. La linéarité qui nous reliait, en amont, à un passé connu et, en aval, à un avenir prévisible s’est rompu.

Ce n’est pas sans rapport avec l’entrée en guerre des communautés mémorielles contre une histoire nationale dont elles dénoncent la longue domination. Le « retour des refoulés identitaires » signe la fin du « roman national ».

Or, ce n’est pas seulement l’histoire nationale qui est l’objet des attaques des mémoires collectives. C’est l’histoire elle-même, avec sa prétention à un savoir objectif et cumulable qui est visée par des mémoires collectives qui, comme vous le dites, « relevant de la croyance, n’assimilent que ce qui les conforte elles-mêmes ». Mémoires qui recomposent le souvenir des expériences passées à leur gré et en fonction des besoins politiques du moment. Votre stratégie face à ce pullulement des mémoires collectives particulières sur le corps de l’histoire nationale en décomposition a été l’énorme entreprise des « Lieux de mémoire ».

Quant au fameux « devoir de mémoire », agité dans la course à la concurrence entre les victimes, il a abouti à la manie contemporaine de substituer à l’histoire une espèce de Tribunal permanent des crimes du passé. « A quand la criminalisation des croisades ? » vous exclamez-vous. De quelle supériorité morale pouvons-nous donc nous targuer, en effet, pour prétendre nous ériger en juges d’ancêtres et devanciers dont nous ne savons plus rien ?

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