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Le néo-libéralisme, le vrai !

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« La plupart des personnalités des partis politiques, des médias et des syndicats, sont sous l’influence directe des organisations des maîtres du monde qui orientent ainsi les décisions prises dans un grand nombre de secteurs. Ce sont les agents du Nouvel Ordre Mondial, fidèles relais de la « pensée unique » et du nouvel ordre économique, par-delà les différences apparentes, qui donnent l’illusion du pluralisme dans le débat public. » Voici ce qu’on lit sur un de ces sites inspirés par la paranoïa ambiante, reflétant une conception complotiste de l’histoire , hélas fort répandue.

Le fantasme de la convergence des super-puissants et des super-riches, en des lieux ultra-secrets et sévèrement gardés, bien sûr ! – aujourd’hui, le groupe de Bilderberg, hier la Trilatérale – pour ourdir leurs noirs complots contre les gens du commun, imposer l’ordre économique qui convient à leurs intérêts, pour miner la démocratie en corrompant les faiseurs d’opinion, ce fantasme est très ancien. L’ordre des jésuites, les prétendus Protocoles des Sages de Sion, ou tout bonnement la franc-maçonnerie ont cristallisé ce besoin d’attribuer les malheurs individuels ou collectifs à un « complot des élites », de préférence « cosmopolites » ou « mondialisées ».

Votre livre, Serge Audier , fait justice d’un mythe de cet ordre. Vous nous proposez une archéologie du concept de « néo-libéralisme », ce mot qui en est venu à valoir pour jugement et condamnation et dont on a consciencieusement oublié le sens original comme les conditions de sa conception.

C’est pourquoi vous vous êtes penché sur ce qui s’est vraiment joué lors des deux évènements fondateurs : le Colloque Lippmann de 1938 , puis la création de la Société du Mont Pèlerin en 1947 – qui ressemblaient plus à une réunion d’intellectuels exilés qu’à un complot des maîtres du monde. Car ce que vous avez trouvé contredit singulièrement la doxa altermondialiste. Le projet néo-libéral ne consistait pas à déréguler et à privatiser, mais à tenter de sauver ce qu’on pouvait du libéralisme, menacé par les systèmes totalitaires . Bolchevisme, fascisme et national-socialisme prétendaient, dans les années 30, répondre au besoin de sécurité des gens par une planification rigide de la production – au prix d’un renoncement total aux libertés d’antan et d’un protectionnisme qui, en isolant les peuples, les préparait à la guerre.

On vient fort opportunément de rééditer La Cité libre de Walter Lippmann , le livre fondateur de ce fameux « néo-libéralisme » aux Belles Lettres. On y découvre que l’éditorialiste américain le plus célèbre de son temps (deux fois Prix Pulitzer) ne correspondait pas du tout à la caricature qui en est trop souvent faite aujourd’hui. Lippmann a été, dans sa jeunesse, le créateur du Harvard Socialist Club, le fondateur de la revue progressiste The New Republic , l’ami de Keynes – auquel on cherche sans cesse aujourd’hui à l’opposer. Il a défendu le New Deal de Roosevelt jusqu’en 1935. Bref, c’était, dans le contexte des Etats-Unis de son temps, un homme de gauche.

S’il veut refonder le libéralisme, c’est parce que le fond de l’air est à son contradicteur principal, l’Etat autoritaire : Mais le néo-libéralisme de Lippmann fait toute sa place à un Etat régulateur et investisseur. A la différence du libéralisme optimiste des fondateurs, il ne croit ni au laisser-faire, ni à l’auto-régulation spontanée des marchés en vertu d’on ne sait quelle « loi naturelle ». Toute activité économique est encadrée par le droit , dit-il, que ce soit l’organisation des marchés, le statut de la propriété, ou le régime des contrats. Enfin, Lippmann est favorable à un système d’assurances sociales, rendu indispensable par les progrès techniques continuels qu’engendre l’économie libérale et qui fait des victimes. Il est également favorable à une fiscalité fortement redistributive – en particulier sur les revenus tirés de rentes et de situations de monopole. Mais par la redistribution fiscale, il s’agit pas de rendre la pauvreté un peu plus acceptable en améliorant superficiellement la situation des pauvres, mais de leur donner les moyens d’échapper à la situation qui les a rendus pauvres. (p. 281)

Bref, le fondateur du néo-libéralisme n’est pas ce qu’on croyait… et le néo-libéralisme fut le contraire d’un ultra-libéralisme. C’est lui qui inspira l’ordo-libéralisme auquel la République fédérale dut son spectaculaire redressement économique.

Rendre leur sens aux mots, dissiper les mythes : entreprise de salubrité publique !

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