LE DIRECT

Le photographe et le géographe

4 min
À retrouver dans l'émission

On sait par les sondages combien les Français sont dépressifs depuis déjà plusieurs années, BVA nous classe champions du monde de pessimisme quant aux perspectives économiques. En mars dernier, CSA trouvait 68 % de Français pessimistes pour l’avenir de leur société, contre seulement 29 % d’optimistes. Et cette semaine, IPSOS fait les titres de la presse en découvrant que 72 % des Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux à leur âge.

Il y a un paradoxe à constater qu’un pays doté, par la démographie, le climat, l’histoire, de tant d’atouts , doute à ce point de ses chances d’un avenir collectif, alors même qu’individuellement, les Français se déclarent relativement heureux de leur sort. Le fait est que notre pays, qui croyait incarner un « modèle » enviable, il y a quinze ans, éprouve aujourd’hui de grandes difficultés à se penser sur l’horizon des immenses mutations du monde actuel. Nos concitoyens doutent de la capacité de leurs institutions à les faire bénéficier des opportunités qui s’ouvrent. Ce qu’on appelle la société de défiance .

Cette défiance est-elle justifiée ? La France n’a-t-elle pas opéré, en profondeur et à bas bruit, toute sorte d’ajustements qui lui permettront peut-être de s’adapter, mieux que nous l’augurons, à la nouvelle donne mondiale ?

Pour le savoir, on ne saurait s’appuyer sur la seule économie : elle ne fait qu’enregistrer un état actuel des choses. Les sociologues ne nous fournissent pas non plus de vision d’ensemble des mutations en cours.

Il y a deux disciplines qui ont justement le vent en poupe, parce qu’elles proposent un reflet assez véridique de notre situation : la photo et la géographie . La photographie, parce que contrairement au cinéma par exemple, mais un peu comme le documentaire - qui est l’une des spécialités de notre chaîne - elle ne nous raconte pas d’histoire. Elle enregistre. Elle témoigne. La géographie, parce qu’elle sait décrypter les recompositions des territoires .

Jacques Lévy, dans un livre passionnant qui vient de paraître, Réinventer la France, a entrepris de « faire une géographie de la crise », afin de rendre « visibles les grands problèmes du pays ».Les Français, dit-il, longtemps entretenu dans un face-à-face avec leur Etat, ont pris l’habitude de raisonner au niveau de la nation qu’il contrôlait. Il leur est difficile de changer d’échelle . Or, ce sont les niveaux infra et supra étatiques qui importent désormais : celui de l’Union européenne et celui des grandes métropoles.

Ce que les cartes découvrent : la France est presque entièrement urbanisée les zones péri-urbaines ou « hypo-urbaines », comme les appelle Jacques Lévy, vivent de la grande ville qui leur sert de référence. Le cadre national, avec Paris pour centre, n’est plus pertinent . La France s’est réorganisée autour de quelques grandes métropoles, qui tendent à s’autonomiser et dont l’organisation en réseau présente partout les mêmes traits. Et de tordre le cou à plusieurs clichés.

Le péri-urbain ne concentre pas les pauvres, mais des ménages qui ont le même niveau que celui des villes, mais ont fait le choix de devenir propriétaires et de gagner de l’espace, dans des lieux où les prix sont moins chers. Le monde ouvrier a quitté progressivement les métropoles et leurs banlieues, pour se réfugier dans les petites villes relativement isolées. Jacques Lévy nous dresse le portrait d’une France où la capacité d’initiative des ménages quant à leur lieu de résidence est déterminante – ce qu’il appelle leur « capital spatial ». La photographie aérienne confirme, à laquelle le Centre Pompidou de Metz consacre en ce moment une exposition, confirme les observations du géographe.

Mais la principale leçon à tirer du livre de Jacques Lévy, c’est que les catégories mentales qui nous permettaient de penser notre place face à l’Etat, dans le cadre de la nation, ne sont plus pertinentes. C’est pourquoi nous sommes tellement perdus et inquiets. Nous vivons une « crise cognitiv e », qui vient redoubler la crise économique et sociale, une incapacité à voir, à comprendre d’où le succès de l’indignation vertueuse, mais impuissante à réformer. Quand nous aurions tant intérêt à nous inspirer des pratiques qui réussissent déjà ailleurs . Pour surmonter la crise de confiance, il faut d’abord surmonter cette « crise cognitive ». Car on ne peut résoudre ses problèmes que lorsqu’on les a clairement identifiés.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......