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Le programme social du CNR, un mythe de gauche ?

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Il n’y a pas que les essayistes réactionnaires pour estimer que tout était mieux avant. La gauche la plus radicale, en se faisant dérober la thématique du « mouvement », pour incarner celle de la « résistance » (« on ne lâche rien ») a commisune erreur stratégique qui intéressera les historiens. Ce parti pris de principe l’a convaincue de faire du programme du Conseil national de la Résistance un étendard le symbole de ces « avancées sociales » que menacerait un air du temps, imprégné de libéralisme, social ou pas. Rien ne serait plus urgent que de grimper dans la machine à remonter le temps, en indiquant la date de 1945 et de renouer avec l’époque héroïque d’on ne sait quelle fondation .

C’est ignorer à quel point la société française a changé en 70 ans, combien nos aspirations et nos besoins diffèrent de ceux de nos grands-parents. C’est ignorer aussi combien ce fameux programme était faible sur les plans économiques et sociaux.

Comme le rappelle la sociologue Colette Bec, dans son livre, La Sécurité Sociale (Gallimard), la Libération fut même l’occasion de constater un « vide programmatique » dans ce domaine. Je la cite : « A Londres, la section sociale de la commission des questions économiques, financières et sociales n’aura à discuter d’aucun texte concernant la protection sociale et ce, même après la publication du rapport Beveridge, en 1942. (…) La Résistance intérieure elle-même n’accordera pas beaucoup de place à cette question. Le Conseil national de la Résistance comprend cependant un comité d’experts, mais leurs travaux privilégient la résolution des questions économiques. » (p. 114)

Et pour cause : bien des villes ont souffert des bombardements, les infrastructures sont en ruines, l’économie à l’arrêt. L’heure est à la reconstruction, pour empêcher la famine . Tout ce qu’on trouve dans le fameux Programme du CNR sur le sujet social tient en un court paragraphe, promettant notamment « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’Etat. »

Du reste, les assurance sociales obligatoires existaient déjà en France depuis les années 20. Et elles avaient été complétées par le Front populaire en 1936.

Pourtant les dirigeants de la France libre, à Londres, avaient assisté au spectaculaire engouement des Britanniques pour le Rapport Beveridge . William Beveridge, un économiste de tendance keynésienne est politiquement un libéral . Il présidera le groupe libéral à la Chambre des Lords après la guerre. Constatant le climat d’union nationale, qui a permis aux Britanniques de tenir, un temps seuls au monde, face à l’Allemagne nazie, il propose la création d’un système de protection sociale universel «from womb to tomb » (« du ventre de la mère au tombeau »). Churchill, qui émet des doutes sur la faisabilité d’un tel projet, perdra les élections en 1945 face aux travaillistes qui s’empresseront, eux, de mettre en œuvre le programme de Beveridge.

Pour éclairer le climat intellectuel de la Libération, Colette Bec cite deux ouvrages : A l’échelle humaine de Léon Blum et Le socialisme humaniste d’André Hauriou. C'est dans ces deux ouvrages qu'on trouvera, bien davantage que dans le fameux programme du CNR, l'esprit social de la Libération. Leurs auteurs entendent rompre à la fois avec l’abandon des régulations au seul marché – qu’ils rendent responsable de la crise des années 30 – mais aussi avec l’encadrement autoritaire de la société par l’Etat, qu’ont illustré les pays totalitaires. De même que la Résistance a su dépasser, dans un esprit patriotique, les anciens clivages politiques, de même, le nouveau compromis social doit conjuguer « liberté et socialisme » .

C’est dans le Préambule de la Constitution de 1946 , et non dans le Programme du CNR qu’on peut trouver formulée la pensée sociale de la Libération. La République s’y affirme démocratie sociale. La philosophie générale vise à « faire advenir la liberté individuelle en offrant les moyens indispensables à son effectivité », ou encore à « produire de la liberté individuelle par le biais de la puissance collective » - pour emprunter, une fois encore à l’ouvrage de Colette Bec. (p. 107 et 108).

Mais dans la réalité, comme l’a montré Gosta Esping-Andersen dans Les trois mondes de l’Etat-Providence, le système de protection sociale français n’a pas tenu ses promesses d’universalité, ni d’unité des caisses. Bâti sur un schéma dit « néo-corporatiste », il a continué à protéger les salariés selon une logique de statuts. Les régimes spéciaux ont conservé des régimes spécifiques de protection. Les cadres ont monté leur propre système de retraites complémentaires. Avec le temps, la logique assurantielle a été complétée par des prestations relevant toujours plus de l’assistance.

Esping-Andersen pointe les limites de systèmes de protection sociale conçus pour des périodes de plein emploi, visant à protéger des pères de famille, travaillant majoritairement dans l’industrie. L’époque que nous vivons est tout autre. Elle est marquée par le travail des femmes, l’explosion des divorces et des foyers monoparentaux, la prééminence des services, l’individualisme. Il nous faut « passer de politiques sociales réparatrices et compensatrices à une stratégie préventive, fondée sur une logique d’investissement social . » dit Esping-Andersen. « Il s’agit en somme de préparer – plutôt que de réparer , de prévenir, de soutenir, d’armer les individus et non pas de laisser fonctionner le marché, puis d’indemniser les perdants. » Bref, ce que les Anglo-saxons (auraient-ils, chaque fois, une longueur d'avance ?) appellent "empowerment ". Qu’en pensez-vous ?

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